Edito

Quand les Livres Sauvent des Vies

Dans un continent marqué par l’exil et les tragédies migratoires, des femmes africaines méconnues réinventent l’avenir par la lecture, l’ancrage culturel et la transmission des valeurs. Leur combat silencieux est peut-être la réponse la plus juste à l’urgence.

Depuis 2015, les chiffres sont implacables. Plus de soixante mille êtres humains ont perdu la vie dans l’espoir d’un avenir meilleur, engloutis par les vagues de la Méditerranée ou effacés dans le silence brûlant du désert du Sahara. Chaque année ajoute à ce décompte macabre de nouvelles disparitions, de nouveaux visages anonymes que le monde oublie avant même de les connaître.

Ces migrants, le plus souvent jeunes, parfois mineurs, souvent désespérés, fuient la misère, le vide, ou simplement l’illusion que l’ailleurs est nécessairement plus doux que l’ici. Ils marchent, embarquent, disparaissent, et leurs familles restent sans réponse. Ce sont des fils, des filles, des frères et des sœurs. Ce sont des futurs médecins, des enseignants, des artistes. Et ils partent. Ils fuient non seulement la pauvreté économique, mais souvent une pauvreté symbolique bien plus grave : celle du récit, celle de la mémoire effacée, celle de la fierté déchue.

Face à cette hémorragie humaine, face à cette tragédie silencieuse que trop peu dénoncent, des femmes se lèvent. Elles ne défilent pas. Elles n’écrivent pas leur nom en lettres dorées sur les plateaux de télévision. Elles ne s’affichent pas à la une des magazines. Elles sont discrètes, profondes, enracinées. Elles ne cherchent pas la lumière mais la lucidité. Leur arme n’est ni politique ni diplomatique : c’est le livre.

Leur combat n’est pas bruyant, mais vital. Elles ont compris que la lecture pouvait sauver. Sauver une conscience, sauver une identité, sauver une vie. Parce qu’un enfant qui lit des livres en harmonie avec son histoire, sa foi, sa langue et son héritage, est un enfant qui grandira sans haïr son pays, sans mépriser son peuple, sans rêver d’ailleurs au prix de sa propre disparition.

Elles œuvrent en silence. Elles écrivent, éditent, distribuent. Elles fondent des bibliothèques là où il n’y avait que poussière. Elles créent des clubs de lecture dans des écoles rurales. Elles animent des ateliers d’écriture pour que les enfants d’Afrique racontent, imaginent, se projettent sans se renier. Ce sont elles qui refusent l’acculturation déguisée sous forme de savoir.

Elles veulent que l’Afrique se raconte elle-même, dans sa langue, avec sa dignité. Car elles savent que ce que l’on lit dans l’enfance, ce que l’on absorbe sans filtre dans les premières années, forge notre perception du monde, de nous-mêmes et de nos possibles.

Ces femmes sont nombreuses mais souvent invisibles. Portia Arthur, au Ghana, a créé « Book Per Child », une initiative visant à installer des clubs de lecture dans les écoles et les églises, afin que chaque enfant puisse accéder à des livres inspirants et porteurs de sens. Elle milite pour que la lecture ne soit pas un luxe mais un droit. Demere Kitunga, en Tanzanie, a fondé le Soma Book Café, un espace où les jeunes peuvent lire, discuter, confronter les récits et bâtir leur pensée. Elle y introduit une lecture critique, féministe, enracinée dans la réalité de leur communauté.

Beulah Thumbadoo, en Afrique du Sud, a lancé le projet ERA – Everyone’s Reading in Africa – et ses fameuses « BookBox », ces bibliothèques mobiles qui amènent les livres jusque dans les coins les plus isolés. Elle organise des concours d’écriture en langues africaines et sensibilise les jeunes à l’importance de préserver leurs langues maternelles comme vecteurs de savoir.

Plus au nord, Mulenga Kapwepwe, en Zambie, travaille à la construction de bibliothèques de quartier mais aussi à la valorisation du patrimoine culturel des femmes africaines, à travers un musée unique en son genre. Portia Dery, elle aussi ghanéenne, a remporté le prestigieux Golden Baobab Prize et fonde l’AYWO, une organisation pour stimuler la création littéraire chez les jeunes Africains. Elle développe des ateliers nommés Funky Read Write Clinics où l’imaginaire et l’ancrage culturel se conjuguent avec pédagogie et humour. Monica Letsoha, au Lesotho, transforme des classes rurales en pépinières de conteurs, armant les enfants avec la parole, la narration, la mémoire.

Toutes ont un point commun : elles refusent de laisser la jeunesse africaine à la merci d’un imaginaire importé, souvent toxique, qui glorifie l’Occident tout en dévalorisant l’Afrique. Elles offrent un récit alternatif. Un récit où le héros est un jeune berger peul, une jeune tisseuse mossi, un imam de village, une grand-mère griotte. Un récit où la beauté ne rime pas avec exil, où la réussite ne se mesure pas en visas, où la dignité ne dépend pas d’un passeport.

Ces femmes forment une armée de l’ombre, mais leur impact est lumineux. Elles rendent aux enfants la possibilité de rêver sans se renier. Elles leur donnent les mots qui construisent, les images qui enracinent, les symboles qui élèvent. Et ce n’est pas tout. Leurs actions inspirent d’autres femmes, dans la diaspora, dans les zones rurales, dans les écoles, dans les prisons même. Une dynamique s’installe. Des programmes comme GirlsRead! ou Literacy for Women in Africa s’enracinent dans cette même philosophie : alphabétiser, oui, mais en respectant la langue, la foi, la mémoire. Éduquer, oui, mais en intégrant la sagesse locale, la pudeur, l’histoire.

Et du Maroc, émergent deux femmes d’exception incarnent cette résistance littéraire et éducative : Intissar Benyahya, Intissar Yahya, et Intissar Haddiya. La première, écrivaine et éditrice, célèbre dans ses ouvrages l’identité amazighe et marocaine, et publie des livres jeunesse en arabe et en amazighe pour renforcer l’ancrage culturel des enfants.

La deuxième, Intissar Haddiya, est à la fois médecin et autrice trilingue. Elle explore dans ses écrits le lien entre santé, dignité et racines culturelles, et milite pour une médecine plus humaine, enracinée dans l’écoute des récits de vie. Toutes deux placent la culture au cœur de la résilience africaine, chacune à travers un prisme complémentaire.

Pendant ce temps, d’autres femmes, aussi africaines, aussi brillantes, choisissent les chemins de la diplomatie ou de la politique. Elles parlent haut, elles voyagent, elles signent des accords. Leur voix est forte, leur image polie. Et pourtant, parfois, elles semblent s’éloigner du peuple qu’elles prétendent servir. Leur pensée se moule dans un cadre occidental sans filtre, sans garde-fou. Elles plaident pour les droits universels sans toujours comprendre que l’universel n’existe pas sans le particulier. Elles oublient que la dignité commence souvent dans l’école du quartier, dans la langue de la mère, dans les contes de l’enfance.

Il ne s’agit pas de les opposer. Il ne s’agit pas de juger. Mais il faut constater. Il faut nommer. Il faut dire qu’à côté des trajectoires médiatiques, il y a des femmes qui changent le monde sans micro, sans slogan, sans costume. Des femmes qui mettent un livre entre les mains d’un enfant, non pas pour le formater, mais pour le libérer. Des femmes qui comprennent que sauver une vie, ce n’est pas toujours ouvrir une frontière, c’est parfois ouvrir une page.

Ces femmes, je les salue. Je les salue pour la justesse de leur vision, pour leur courage de transmettre sans bruit, pour leur détermination à construire un avenir hors des projecteurs mais au cœur de l’essentiel. À l’heure où l’exode continue d’engloutir nos enfants dans le désert ou les vagues, elles offrent une réponse immédiate, urgente, humaine : la culture, la lecture, l’enracinement. Elles prouvent que l’Afrique peut se sauver par elle-même, si ses enfants grandissent avec l’amour du pays, la fierté de leurs origines, et des livres qui parlent avec pudeur et vérité. Grâce à elles, un autre chemin devient possible.

Nasrallah Belkhayate

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