Edito

Vers un « Kazakhstan Juste »

La refondation politique et économique d'une Nation

Le Kazakhstan traverse une période charnière de son histoire contemporaine.

Dans son discours fondateur du 10 février 2026, le président Kassym-Jomart Tokayev expose une vision ambitieuse qui associe étroitement la réforme constitutionnelle à une réorientation stratégique profonde de l’économie.

Ce n’est pas une simple allocution politique, mais un document programmatique qui dessine les contours d’un nouveau modèle national, une tentative de construction d’un État plus démocratique, plus juste et plus compétitif dans l’arène mondiale.

Cette refondation repose sur deux piliers interdépendants : d’une part, une restructuration profonde des institutions politiques et, d’autre part, une transformation économique dont la finalité est l’amélioration tangible du bien-être de chaque citoyen.

Le diagnostic politique est sans ambiguïté : le Kazakhstan doit abandonner le modèle « super-présidentiel » qui a caractérisé ses trois décennies d’indépendance pour adopter une « république présidentielle dotée d’un Parlement prestigieux et influent ».

Cette évolution n’est pas seulement terminologique ; elle implique une redistribution substantielle des pouvoirs visant à renforcer le système de freins et contrepoids, fondement de tout État de droit moderne.

Le Président reconnaît explicitement que la Constitution actuelle, bien qu’elle ait été le socle des accomplissements des trente dernières années, porte les traces des débuts difficiles de l’indépendance.

Face aux transformations radicales que le Kazakhstan a connues depuis 1991, il devient impératif de moderniser, au niveau constitutionnel, les buts, les objectifs, les valeurs et les principes de la nation, conformément aux exigences contemporaines.

La méthode d’élaboration de cette nouvelle Constitution elle-même incarne cette nouvelle culture politique. En s’appuyant sur une vaste consultation publique via des plateformes numériques d’État et une commission constitutionnelle composée exclusivement d’experts nationaux, le pouvoir exécutif a cherché à légitimer la réforme par un « véritable débat national ».

Plusieurs milliers de propositions ont été reçues, examinées attentivement et synthétisées par une commission sans précédent dans le pays, tant par son ampleur que par son niveau d’expertise.

Cette démarche, qualifiée de sans précédent par sa transparence et son ampleur, incarne le concept d’« État à l’écoute du peuple ».

Le projet constitutionnel qui en résulte cherche à graver dans le marbre les valeurs fondamentales de la nation : la protection des droits et libertés des personnes et des citoyens, le caractère laïque de l’État, la préservation des valeurs familiales traditionnelles, la protection de l’environnement et, de manière immuable, l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays.

C’est sur ce fondement politique renouvelé que se déploie le second pilier de la vision présidentielle : un nouveau modèle de croissance économique. Le diagnostic économique est lucide et sans concession.

Face au ralentissement mondial, à la montée du protectionnisme, à l’affaiblissement du commerce international et à une inflation préoccupante, les anciennes méthodes sont devenues obsolètes.

Les experts prévoient un ralentissement de l’économie mondiale et une diminution du volume des investissements mondiaux dans les pays en développement.

Dans ce contexte de turbulence, la réponse du Kazakhstan n’est pas une simple correction de trajectoire, mais l’adoption d’un paradigme économique dont la finalité n’est plus seulement la croissance du produit intérieur brut, mais l’augmentation du revenu réel et du niveau de vie des citoyens.

Bien que l’économie kazakhe ait progressé de 6,5 % l’année précédente, le Président insiste sur le fait que « la croissance économique doit être de qualité, c’est-à-dire qu’elle doit avant tout améliorer le bien-être et le niveau de vie de la population ».

Cette distinction est fondamentale : il ne suffit plus de mesurer le succès économique par des agrégats macroéconomiques ; il faut que la croissance du produit intérieur brut s’accompagne d’une hausse du revenu réel des citoyens. Tel est le principal défi du gouvernement dans cette nouvelle ère.

Pour réaliser cette ambition, le discours identifie plusieurs leviers stratégiques, dont le plus structurant est l’impératif de la transformation numérique.

L’intelligence artificielle n’est plus présentée comme une fonction auxiliaire, mais doit devenir « le pilier central de notre idéologie économique, voire le fondement inébranlable de notre idéologie nationale ».

Cette ambition irrigue toutes les réformes sectorielles. Elle se manifeste dans la création d’une « usine de données fiscales » entièrement numérique pour améliorer la collecte d’impôts et la transparence, dans la mise en place d’un écosystème de transport intelligent et unifié, dans la numérisation des services publics et dans l’intégration des bases de données de l’État.

Le gouvernement est chargé de mettre en place un système unifié de gestion de l’information de l’État d’ici la fin de l’année, de créer une plateforme numérique unique pour la transformation de tous les ministères, et de développer un assistant d’intelligence artificielle universel, baptisé eGov AI, qui remplacera progressivement les centres de services publics.

Cette modernisation technologique n’est pas une fin en soi, mais le moyen de réduire les coûts inutiles, de surmonter les obstacles administratifs et de minimiser les décisions de gestion inefficaces.

Cette modernisation technologique est indissociable d’une nouvelle politique d’investissement. L’État doit passer d’un rôle d’acteur principal à celui de facilitateur, créant les conditions pour attirer le capital privé, national et étranger, vers des secteurs clés à forte valeur ajoutée.

Le Président identifie plusieurs domaines prioritaires : les métaux rares, la pétrochimie, les infrastructures numériques, les énergies renouvelables, les transports et l’agroalimentaire.

Avec le développement rapide des technologies, la demande en matières premières essentielles, notamment en métaux rares, connaît une forte croissance, et les investisseurs occidentaux manifestent un vif intérêt pour la mise en œuvre de tels projets au Kazakhstan.

Cependant, le discours critique ouvertement la bureaucratie excessive, l’inefficacité des zones économiques spéciales et la frilosité du secteur bancaire.

Depuis près de vingt-cinq ans, la contribution des zones économiques spéciales au produit intérieur brut dépasse à peine 1 %, une performance jugée totalement inadaptée. Le gouvernement doit approuver un nouveau modèle de développement de ces zones dans un délai de trois mois.

De même, le secteur bancaire, malgré des bénéfices substantiels, n’investit pas suffisamment dans l’économie réelle : la part des prêts aux entreprises demeure faible à 38 %.

La réforme s’étend à des secteurs vitaux qui ont souffert d’un manque de vision stratégique. Dans le domaine de l’énergie, le Président souligne l’urgence de moderniser un réseau obsolète et de combler un déficit de production qui freine le développement.

Le Kazakhstan produit actuellement 123 milliards de kilowattheures d’électricité, un volume manifestement insuffisant. Le gouvernement prévoit de mettre en service 13,3 gigawatts de nouvelles sources d’énergie d’ici fin 2029, dont 5,9 gigawatts d’énergies renouvelables.

Le Président n’hésite pas à citer l’exemple pragmatique de la Chine, qui a entamé la construction de 85 centrales électriques alimentées au charbon « propre », une approche que le Kazakhstan devrait considérer sérieusement.

Dans l’industrie, l’objectif est de sortir de la dépendance à l’exportation de matières premières en développant les capacités de transformation locale.

La métallurgie représente plus de 40 % de la production industrielle, mais plus de la moitié des produits exportés par ce secteur sont des produits semi-transformés.

Le Kazakhstan exporte des matières premières et importe des produits finis, un paradoxe qui doit cesser. Il est bien plus rentable de transformer ces matières premières en produits finis et de les exporter que d’exporter directement les matières brutes.

Des entreprises exemplaires comme « Qarmet » démontrent que malgré les difficultés, des changements positifs sont possibles.

L’agriculture, quant à elle, doit se structurer profondément. Le Président propose de promouvoir des coopératives sur le modèle néerlandais, où le système de coopératives paysannes permet au pays d’exporter des produits agricoles d’une valeur de 130 milliards de dollars.

Le gouvernement doit élaborer une nouvelle loi sur les coopératives agricoles d’ici le 1er septembre. Parallèlement, le secteur de l’élevage, qui présente un fort potentiel de développement, doit être structuré en un système unique intégrant la constitution des réserves fourragères, la transformation, la distribution et la vente des produits.

Tout au long du discours, le ton est direct et parfois sévère à l’égard de l’appareil d’État. Le Président dénonce l’inertie, le gaspillage des fonds publics et la déconnexion de certains responsables.

Il critique ouvertement les pratiques de fin d’année où les ministères se lancent dans une « véritable course à l’épuisement des fonds publics », ce qui revient à gaspiller l’argent public. Il appelle à une refonte complète de la gestion budgétaire, avec un audit des programmes budgétaires et une amélioration du mécanisme de sélection des projets financés par l’État.

La transparence des dépenses budgétaires est présentée comme essentielle. Pour ce faire, le gouvernement doit utiliser activement le tenge numérique, une approche actuellement utilisée avec succès dans le système des marchés publics.

Le Président insiste également sur la nécessité d’une numérisation complète du système fiscal et sur la transition vers une gestion des données considérée comme une ressource stratégique de l’État.

Ce discours tisse un lien de causalité direct entre la réforme de l’État et la prospérité de la nation. La nouvelle Constitution n’est pas une fin en soi, mais le moyen de libérer le potentiel du pays.

Chaque mesure économique, de la lutte contre l’inflation à la réforme du code fiscal, de la numérisation des services publics au développement des infrastructures de transport, est présentée comme une étape vers la concrétisation d’un « patriotisme responsable et créatif ».

Le Président se positionne en architecte d’un changement profond, exigeant des résultats concrets, de l’audace et une efficacité sans faille de son administration.

Cette vision révèle un projet politique d’une ambition considérable, qui cherche à synchroniser le temps politique, économique et social du Kazakhstan. Il s’agit moins d’une série d’amendements que d’une refondation complète, une tentative de construire un État plus démocratique dans ses institutions, plus juste dans sa redistribution des richesses et plus compétitif dans l’arène mondiale.

En faisant de l’innovation technologique et du capital humain les moteurs de sa souveraineté future, le Kazakhstan se positionne comme une nation résolue à bâtir un modèle nouveau, adapté aux défis du XXIe siècle, où la prospérité collective et le respect des droits individuels ne sont pas des contradictions, mais les deux faces d’une même médaille : celle d’un « Kazakhstan juste ».

 

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Voir Aussi
Fermer
Bouton retour en haut de la page