HonneursVision de la Chine

Le Wushu, un modèle d’amitié sino-africaine

Dans un monde où la diplomatie s’exprime autant par les mots que par les gestes, les arts martiaux chinois, et en particulier le wushu, se sont imposés comme un langage universel de respect, de discipline et de paix. L’histoire singulière d’Abderrahmane Esannaghi – connu sous le nom chinois de Cài Fēilóng (蔡飞龙) – en est l’illustration vivante et éclatante. À travers son parcours personnel, son engagement pour la jeunesse marocaine et ses liens profonds avec la Chine, il incarne à lui seul une diplomatie culturelle d’une grande puissance symbolique.

La photographie où l’on voit M. Esannaghi serrant la main de l’ambassadeur de Chine au Maroc, Li Changlin, devant les drapeaux croisés des deux nations, dit plus que de longs discours. Elle témoigne d’une reconnaissance officielle d’un pont construit pierre après pierre par un passionné, un bâtisseur, un homme de culture. Ce pont, c’est celui du wushu – cet art martial millénaire qui, dans les mains de Feilong, devient un outil de transmission interculturelle, un levier éducatif et une arme douce de rapprochement entre deux civilisations.

Tout commence par une fascination d’enfance. Comme tant de jeunes à travers le monde, Abderrahmane Esannaghi est happé très tôt par la magie du cinéma chinois : les envolées épiques de héros en soie volante, les combats d’esthètes, les figures légendaires du kung-fu… Mais à la différence de beaucoup, il n’en reste pas là. Refusant une trajectoire classique malgré des compétences en ingénierie informatique, il choisit de suivre le chemin du cœur : à 19 ans, il s’engage dans le wushu.

Cette décision fondatrice est un acte de courage, de foi et d’identité. Dans une société où les carrières artistiques ou sportives sont parfois considérées comme secondaires, voire précaires, il prend le risque de l’inconnu pour bâtir une école, une communauté, une voie. C’est ainsi que naît la première école de wushu au Maroc en 1998, et qu’en 2016 est inaugurée la “Feilong Academy” à Temara, ville discrète mais désormais hautement symbolique dans la cartographie sino-marocaine.

Son nom chinois, Cài Fēilóng, donné par son maître en arts martiaux vivant en France, n’est pas anodin. Le dragon (龙), symbole de sagesse, de puissance et d’élévation en Chine, n’est pas seulement un ornement : il est un destin. Et ce “dragon volant”, c’est un vœu : celui de voir le wushu s’élever au Maroc, prendre racine et inspirer.

De fait, c’est bien ce qui se produit. La “Feilong Academy” devient un centre de rayonnement non seulement sportif, mais aussi culturel. Les piliers rouges, les fresques, les costumes, les chorégraphies du lion et du dragon, tout est pensé comme une immersion dans l’esthétique chinoise. Et pourtant, rien n’est artificiel ni forcé : tout est vécu de l’intérieur, avec respect, avec amour, avec méthode.

Feilong ne transmet pas un folklore, il initie à une culture. Il ne fait pas du mimétisme, il s’approprie un héritage avec authenticité. Et cela se voit dans l’engagement total de sa famille – son épouse, ses trois enfants, ses élèves – et dans les liens solides qu’il tisse avec les autorités chinoises, notamment l’Institut Confucius de l’Université Mohammed V, les maîtres venus de Chine, ou encore les représentations diplomatiques.

Il serait réducteur de limiter le wushu à une discipline sportive. Dans l’approche d’Abderrahmane Esannaghi, c’est avant tout une école de vie. Par le geste maîtrisé, l’équilibre recherché, la répétition patiente, il enseigne la discipline intérieure, la persévérance, la constance. À ses élèves, il ne promet pas la célébrité, mais la verticalité morale. Il ne vend pas des ceintures ou des titres, mais une posture intérieure face aux défis de la vie.

Dans un monde traversé par la confusion des repères, où les jeunes peuvent être tentés par l’agitation, la perte de sens ou les raccourcis faciles, le wushu devient un refuge, un tremplin, un langage silencieux de confiance. Il structure, il canalise, il relie. Il éveille aussi à l’altérité : apprendre le wushu, c’est entrer dans une vision du monde qui respecte les saisons, l’énergie, le souffle, le vide et le plein. C’est apprendre à écouter avec le corps, à voir avec le cœur.

Le rayonnement de Feilong ne se limite pas à son académie. Grâce à lui, le wushu est désormais institutionnalisé au Maroc. La Fédération Royale Marocaine de Wushu qu’il préside organise des compétitions majeures, comme la “Coupe de l’Ambassadeur de Chine”, qui attire plus de 300 athlètes de 40 clubs. Cette initiative n’est pas seulement sportive : elle est éminemment diplomatique. Elle crée des liens entre jeunes, entre institutions, entre visions du monde.

Les prestations de la troupe de danse du dragon et du lion lors des fêtes nationales chinoises ou du Nouvel An lunaire au Maroc sont autant de moments forts de cette diplomatie douce. Elles traduisent une reconnaissance mutuelle. Et cette reconnaissance est encore amplifiée lorsque l’on voit l’ambassadeur de Chine en personne recevoir Feilong, signe clair que son action est perçue comme stratégique, exemplaire et profondément respectueuse.

À travers lui, c’est tout un pan de la jeunesse marocaine qui s’ouvre à la Chine – non pas par opportunisme, mais par affinité. Une affinité forgée dans l’effort, le respect et la fascination réciproque.

Il faut saluer ici une ouverture propre au Maroc. Peu de pays africains ont su construire un dialogue aussi fécond et respectueux avec la Chine sur le plan culturel. Si les investissements économiques chinois sont massifs sur le continent, rares sont les exemples où l’interpénétration humaine, symbolique et éducative atteint un tel niveau de raffinement.

Le cas marocain, à travers le wushu, devient un modèle. Non pas un modèle imposé, mais un modèle émergent. Une forme de diplomatie horizontale, par le bas, par la jeunesse, par le geste. Une diplomatie qui ne se résume pas aux grands traités, mais qui se forge dans les salles d’entraînement, dans les regards, dans la répétition silencieuse d’un enchaînement de taichi.

Le Maroc, en accueillant cette culture avec chaleur, en la soutenant par des fédérations et des partenariats éducatifs, démontre une intelligence stratégique rare. Il ne s’agit pas seulement de coopérer avec la Chine, mais de se relier à elle sur le plan des valeurs, de l’esprit et de la mémoire.

Le parcours de Feilong inspire non seulement par ce qu’il a accompli, mais aussi par ce qu’il annonce. Son école, ses élèves, sa famille, ses événements sont autant de semences pour l’avenir. Il ne s’agit plus seulement de pratiquer le wushu comme un art martial, mais de le vivre comme un art de la paix. Un art du lien.

Son rêve, nourri d’années d’efforts, de voyages, d’apprentissage du mandarin, de relations humaines sincères, est désormais partagé par des centaines de jeunes marocains. Ils sont nombreux à apprendre le chinois, à rêver de Shaolin, à voyager en Chine, à représenter leur pays dans des compétitions internationales. Et ce rêve devient collectif.

Mais au-delà de cela, le wushu devient un pilier d’une diplomatie nouvelle. Une diplomatie fondée sur les passions, sur les rencontres, sur les transmissions. Une diplomatie qui humanise les relations internationales, qui leur redonne un visage, une voix, un corps.

Dans une époque marquée par les tensions géopolitiques, la montée des égoïsmes et la défiance des peuples, le parcours de Feilong est un rappel. Un rappel que l’on peut construire des ponts. Un rappel que la beauté du geste peut précéder la signature des traités. Un rappel que la jeunesse est le terrain fertile de toutes les coopérations futures.

Le wushu, au Maroc, n’est pas qu’un art martial. Il est un symbole vivant d’amitié, de respect, de dialogue. Il est le trait d’union entre deux cultures millénaires. Il est, par essence, la preuve que lorsque le souffle est juste, le mouvement est libre – et que, dans le silence d’un enchaînement maîtrisé, se dit parfois plus que dans mille discours officiels.

Le Maroc et la Chine ont trouvé, dans ce dragon volant qu’est Abderrahmane Esannaghi, une figure de convergence. Et tant que voleront les dragons et danseront les lions, les cœurs continueront de se rapprocher.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page