Edito

Le sang de l’Afrique n’est ni blanc ni noir… il est rouge

Ce que je m’apprête à dire ne s’apprend pas dans les livres. Ce n’est pas une théorie. Ce n’est pas une posture. C’est une certitude ancienne, un feu qui couve dans les silences, un battement que l’on entend quand on tend l’oreille au cœur du continent. Le sang de l’Afrique n’est ni blanc, ni noir. Il est rouge. Et c’est tout ce qu’il faut savoir pour commencer à comprendre.

Rouge comme cette chaleur qui monte du sol après la pluie. Rouge comme la colère muette de ceux qu’on n’écoute pas. Rouge comme l’amour immense que l’Afrique donne, souvent sans rien attendre en retour. Rouge, surtout, parce qu’il n’y a pas deux Afriques. Il n’y a pas une Afrique d’en haut, « blanche », arabe, méditerranéenne. Et une Afrique d’en bas, « noire », tropicale, périphérique. Cette division-là, c’est une insulte à la mémoire. Un mensonge répété pour mieux nous diviser.

Le désert du Sahara n’a jamais séparé les peuples. Il les a reliés. Il a vu passer des caravanes, des sages, des guerriers et des poètes. Il a porté les pas de ceux qui liaient les mosquées de Fès aux bibliothèques de Tombouctou, les soufis du Nil aux griots du fleuve Sénégal. Ce désert-là, on ne le traverse pas pour fuir. On le traverse pour relier. Pour transmettre.

Et pourtant, aujourd’hui encore, on nous demande à nous, Africains, de choisir un camp. D’entrer dans une case. De dire si nous sommes « du nord » ou « du sud », « arabes » ou « subsahariens », « clairs » ou « foncés ». Comme si la peau disait tout. Comme si la géographie dictait l’appartenance. Mais quand le sang coule, dans la douleur ou dans l’effort, il ne demande pas le passeport. Il est le même. Il est rouge.

Ce sang, il a coulé dans les tranchées de Verdun. Il a coulé à Diên Biên Phu. Il a coulé dans les campagnes d’indépendance, dans les révoltes étouffées, dans les marches silencieuses. Il a coulé pour des causes qu’on ne comprenait pas toujours, mais qu’on portait avec dignité. Qu’il vienne du Sahel ou du Maghreb, de l’Afrique centrale ou des rives atlantiques, ce sang-là a servi les mêmes combats. Il mérite la même reconnaissance.

Et pourtant, regardons autour de nous. Trop souvent encore, on se regarde de travers. On se soupçonne. On s’ignore. L’Afrique a été coupée en morceaux, et certains d’entre nous ont fini par croire que ces morceaux étaient étrangers les uns aux autres. Nous avons oublié que l’empire du Mali touchait le sud marocain. Que les résistants algériens étaient soutenus depuis le Maroc. Que les cultures, les langues, les rythmes se sont toujours croisés, mélangés, enrichis mutuellement.

Le vrai drame, ce n’est pas que l’Occident ait voulu nous diviser. C’est que nous ayons fini par jouer le jeu. Par parler de « leurs » histoires, en oubliant les nôtres. Par chercher leur reconnaissance, au lieu de nous regarder entre nous, à hauteur d’homme, avec fierté. L’oubli est devenu une seconde nature. On connaît mieux Voltaire que Cheikh Anta Diop. On cite Camus plus facilement qu’Amadou Hampâté Bâ. On rêve de Paris et de Dubaï, mais on ignore les noms de nos propres héros.

Mais il est encore temps.

Il est temps de recoudre ce qui a été déchiré. De réapprendre ce que nous avons été, pour mieux savoir ce que nous pouvons devenir. De transmettre à nos enfants un récit qui ne commence pas en 1885, au congrès de Berlin, mais bien avant, dans la lumière des royaumes, dans la sagesse des anciens, dans le courage des femmes qui ont tenu debout des générations entières.

L’Afrique n’a pas besoin de nouvelles frontières. Elle a besoin de nouveaux ponts. Elle a besoin qu’on réapprenne à marcher ensemble, non pas pour se ressembler, mais pour se respecter. Qu’un Sénégalais se sente chez lui à Tunis. Qu’une Éthiopienne soit accueillie comme une sœur à Rabat. Qu’un jeune de Cotonou puisse étudier à Alger comme on étudie chez soi. L’unité africaine ne sera pas un slogan. Elle sera une pratique, une vigilance, un projet de civilisation.

Alors oui, je le dis sans détour : je suis fatigué de cette Afrique divisée, raccommodée à coups de conférences. Je veux une Afrique qui parle d’une seule voix, sans avoir à se justifier. Une Afrique qui n’a pas honte de sa diversité, mais qui sait en faire une force. Une Afrique qui n’attend plus qu’on l’aime pour s’aimer elle-même. Une Afrique qui ose dire à ses enfants : vous n’avez pas à choisir entre le Nord et le Sud, car vous êtes le centre.

Le XXIe siècle est encore jeune. Il peut être africain. Mais à une condition : que nous ayons le courage de regarder en face notre passé, sans détourner le regard. Que nous ayons la force de dire que ce sang rouge qui coule dans nos veines est le même, d’où qu’il vienne. Et que dans chaque goutte, il y a une part de ce que nous avons été, de ce que nous sommes, et de ce que nous avons à construire ensemble.

Alors que les puissances redessinent le monde, que les alliances changent, que les équilibres bougent, nous n’avons pas le droit d’être faibles. Nous n’avons pas le droit d’être divisés. Nous devons être cette force tranquille, née de la mémoire, nourrie par la fierté, portée par une vision.

Et cette vision commence par une simple vérité : le sang africain n’est ni blanc, ni noir. Il est rouge. Rouge comme notre Histoire. Rouge comme notre dignité. Rouge comme l’avenir que nous refusons d’abandonner.

Alors oui, brûler des mosquées ou incendier des églises, ce n’est pas un acte de foi. C’est le geste désespéré de ceux qui ont perdu tout lien avec la lumière. Ce n’est pas une révolte, c’est une trahison. Pas une résistance, mais le jeu des damnés — ces âmes perdues qui n’ont plus d’amour, ni pour Dieu, ni pour l’homme. Ce feu qu’ils allument ne consume pas seulement des murs, il consume leur propre humanité. Il dit : « Je ne comprends plus rien, alors je détruis. »

Mais l’Afrique, elle, comprend. Elle sait que dans la prière du voisin, même si elle est dite dans une langue inconnue, il y a une part du divin. Et que protéger un lieu de culte, quel qu’il soit, c’est protéger la dernière étincelle qui relie l’homme au ciel.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page