
Il est des moments où l’on se demande si certains sénateurs ont oublié ce qu’est la France. Non pas la France théorique des discours, mais celle inscrite dans le marbre de son histoire : une nation bâtie sur des siècles de luttes pour la liberté de conscience, l’égalité de traitement entre citoyens et une séparation claire entre le pouvoir politique et la sphère spirituelle.
Ces principes ne sont pas de vagues notions ; ils sont le fruit d’un héritage précieux, conquis de haute lutte. Ils portent les noms de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui, dans son article 10, affirmait déjà que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses » .Ils résonnent dans la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, dont l’article premier garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes. Ils sont enfin gravés dans notre Constitution de 1958, qui stipule que la France est une République laïque respectant « toutes les croyances ».
En proposant d’interdire le jeûne du Ramadan aux jeunes de moins de 16 ans, plusieurs sénateurs se sont soudain improvisés imams de substitution, médecins pédiatriques et tuteurs moraux de millions de familles. C’est un glissement inquiétant qui trahit une profonde amnésie historique.
Le législateur ne légifère plus, il prescrit des pratiques religieuses, renouant avec les pires travers de l’ingérence étatique. L’histoire de France nous a pourtant enseigné, dans la douleur, les dangers de cette confusion des genres. La révocation de l’Édit de Nantes en 1685 par Louis XIV, qui interdit le culte protestant et plongea le royaume dans une ère de persécution, demeure le symbole tragique de ce que produit un État qui se fait l’arbitre de la foi.
La bavure n’est donc pas seulement juridique, elle est intellectuelle et historique. Car avant de brandir la bannière de la « protection de l’enfance », ces élus se sont-ils posé la question de la cohérence ?
Pourquoi vouloir interdire le jeûne encadré par les parents, alors que la République autorise la circoncision religieuse des nourrissons, acte infiniment plus définitif sur le corps ?
Pourquoi s’ingérer dans l’alimentation temporaire d’adolescents, lorsqu’aucune loi n’encadre strictement les régimes alimentaires extrêmes, les jeûnes « détox » ou encore les performances sportives à risque chez les mineurs ?
La vérité est simple : ce texte ne protège pas l’enfant, il stigmatise une religion. Il crée une catégorie d’enfants « à surveiller » parce qu’ils sont musulmans. Il fabrique de la méfiance là où la cohésion nationale exige du dialogue. Il transforme l’institution sénatoriale en un tribunal de la foi, un rôle que la République, depuis plus d’un siècle, s’est précisément attachée à ne plus jamais jouer.
Ce n’est pas une loi de protection, c’est une bavure politique : maladroite, disproportionnée et discriminatoire. Elle nous rappelle que les libertés fondamentales ne sont jamais acquises et que leur défense exige une vigilance constante.
La République n’a pas besoin de sénateurs-imams. Elle a besoin de responsables capables de comprendre que le respect des familles, l’accompagnement des pratiques religieuses raisonnables et le renforcement de la confiance sont les véritables fondations de la cohésion nationale.
L’esprit de la loi de 1905 n’était pas d’éradiquer le fait religieux de la société, mais de garantir que chaque citoyen puisse vivre sa foi — ou son absence de foi — librement, sans que l’État ne s’en mêle.
Car lorsqu’un Parlement commence à décider qui peut pratiquer sa foi, et à quel âge, ce n’est plus la religion qu’il régule : c’est la liberté elle-même qu’il met en péril, tournant le dos à deux siècles de progrès républicain.
Nasrallah Belkhayate



