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Quel est le Sens Soufi du Sacrifice ?

Nasrallah Belkhayate

Il est des gestes que l’humanité répète depuis l’aube des temps sans toujours en saisir la profondeur abyssale. Le sacrifice du mouton, célébré chaque année lors de l’Aïd Al-Adha, est de ceux-là.

Pour l’œil ordinaire, il s’agit d’un rite religieux, d’une commémoration historique, d’un acte de piété collective. Mais pour le cœur qui s’est ouvert à la lumière soufie, ce geste est une invitation au voyage intérieur le plus vertigineux qui soit : le sacrifice de soi-même.

La tradition soufie enseigne que le mouton que l’on égorge n’est pas simplement un animal. Il est le symbole vivant de l’ego, ce « nafs » encombrant que les maîtres spirituels appellent le voile le plus épais entre l’homme et son Seigneur. Le nafs, c’est cet attachement obsessionnel à soi-même, à ses désirs, à ses certitudes, à ses peurs, à ses illusions de grandeur.

C’est la bête intérieure qui broute sans cesse dans les prairies de l’orgueil, de la jalousie et de la convoitise. Lorsque le croyant lève le couteau, c’est donc à cette bête-là qu’il est invité à s’adresser en premier lieu.

Ibrahim, que la paix soit sur lui, n’a pas été éprouvé sur sa capacité à tuer un animal. Il a été éprouvé sur sa capacité à sacrifier ce qu’il aimait le plus au monde : son fils Ismaïl, fruit de sa vieillesse, promesse de sa descendance, raison de sa joie terrestre.

Dans la lecture soufie, Ismaïl n’est pas seulement un enfant de chair. Il est la métaphore de tout ce à quoi l’homme s’attache au point d’en faire une idole : la fortune, le pouvoir, la réputation, l’amour humain, les projets de l’ego. L’épreuve d’Ibrahim est donc universelle et intemporelle. Elle dit à chaque âme : « Es-tu prêt à poser sur l’autel divin ce que tu chéris le plus, pour ne garder en toi que Dieu seul ? »

Le bélier qui descend du ciel pour remplacer Ismaïl au dernier instant n’est pas une récompense ordinaire. C’est la grâce divine qui dit : « Je ne voulais pas ton fils. Je voulais ton cœur. » C’est la révélation que Dieu ne demande jamais le sang pour le sang, mais la sincérité pour la sincérité.

Ce que Dieu attend du sacrifice, comme le rappelle le Coran avec une clarté lumineuse, ce n’est ni la chair ni le sang de l’animal : c’est la piété qui monte de l’âme vers le ciel, légère comme une fumée d’encens, pure comme une larme versée dans l’obscurité de la nuit.

Les grands maîtres soufis, de Rumi à Ibn Arabi, de Hallaj à Al-Junayd, ont tous médité sur ce mystère. Rumi écrit dans son Masnavi que l’âme véritable est celle qui a consenti à mourir à elle-même avant de mourir physiquement, car c’est dans cette mort volontaire de l’ego que naît la vie authentique, celle qui ne craint plus la mort, celle qui aime sans posséder, celle qui donne sans attendre.

L’Aïd Al-Adha est donc, dans sa dimension la plus profonde, une fête de la libération. Non pas la libération des chaînes extérieures, mais la libération des chaînes intérieures, celles que l’on forge soi-même avec les métaux lourds de l’attachement et de l’illusion.

En cette fête bénie, le couteau que l’on tient dans la main est un miroir. Il nous demande : qu’est-ce que tu es prêt à sacrifier en toi pour devenir plus libre, plus aimant, plus proche de la lumière ? Voilà le sens soufi du sacrifice. Voilà la question que l’Aïd Al-Adha pose à chaque âme qui consent à l’entendre.

Aïd Moubarak. Que vos sacrifices intérieurs soient agréés.

 

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