La Cigale Noire, ou la Sainteté Cachée dans les Arbres de Shanghai
Par Nasrallah Belkhayate

Elle ne mange rien. Elle boit la lumière des arbres.
Voilà son premier secret, et peut-être le plus troublant. La cigale noire de Shanghai, cette Cryptotympana atrata au corps d’obsidienne, n’a jamais souillé sa bouche. Ni chair, ni feuille, ni fruit.
Seulement la sève, ce sang clair et pur que l’arbre fait monter de la terre vers le ciel.
Les lettrés chinois l’avaient compris avant nous : un être qui ne se nourrit que de ce qu’il y a de plus limpide au monde ne peut pas être un insecte ordinaire. Ils en firent le symbole de l’intégrité.
L’homme droit, disaient-ils, doit vivre comme la cigale : haut perché, loin de la poussière, ne consommant que le pur.
Mais avant la lumière, il y a la nuit.
Car son histoire commence sous terre. Des années durant, quatre, cinq, parfois davantage, la nymphe vit dans l’obscurité totale, accrochée aux racines, buvant patiemment la sève souterraine. Elle ne voit rien. Elle ne chante pas. Elle attend.
Quel autre être accepte de passer l’essentiel de son existence dans le noir, en silence, pour quelques semaines de soleil ? Il y a dans cette patience quelque chose qui ressemble à une retraite spirituelle. Une khalwa. Un long jeûne de lumière.
Puis vient la nuit de la mue. La nymphe sort de terre, grimpe le long d’un tronc, et là, dans le secret de l’aube, elle déchire sa propre enveloppe. Elle s’extrait d’elle-même. Elle abandonne son ancien corps, accroché à l’écorce comme un vêtement de terre, et déploie des ailes transparentes qu’elle n’avait jamais vues.
Les Chinois de la dynastie Han plaçaient des cigales de jade sur la langue de leurs morts. Ils avaient vu, dans cette sortie du tombeau, la promesse de la résurrection.
Et alors, elle chante.
Elle chante tout ce qui lui reste de vie. Sans pause, sans économie, sans calcul. De la fin juin aux derniers feux de septembre, les platanes de l’ancienne Concession française, les camphriers du parc Fuxing, vibrent de ce cri immense qui tombe des feuillages comme une pluie sonore.
Le Coran nous enseigne qu’il n’est rien qui ne célèbre la louange du Créateur, mais que nous ne comprenons pas leur façon de Le glorifier. Écoutez alors autrement ce vacarme de l’été shanghaïen. Ce n’est pas du bruit.
C’est un tasbîh végétal, une prière ininterrompue, des millions de petites voix noires qui glorifient jusqu’à l’épuisement.
Voilà le secret de la cigale noire : elle réunit en un seul corps ce que nos civilisations ont dit de plus haut. La patience du dessous, la pureté de la sève, la mue qui délivre, le chant qui ne s’arrête qu’avec la vie.
Shanghai a ses tours de verre, ses trains qui lévitent, ses opéras en éventail.
Mais son âme la plus ancienne tient dans un insecte.
Elle dort sous les platanes. Et chaque été, elle ressuscite.



