Edito

L’Ombre de la Soie, ou le Réveil d’un Empire

Analyse géostratégique de Nasrallah Belkhayate

Il y a dans le regard que l’Europe pose sur nous, Africains, Maghrébins, Marocains, une forme de mélancolie tenace, une nostalgie d’un temps où le monde se dessinait exclusivement depuis les salons dorés de Paris, de Londres ou de Bruxelles.

Aujourd’hui, alors que des grues s’élèvent dans le ciel de Kénitra et que des usines de batteries poussent sur la terre ocre du Sud, ce regard s’est fait inquisiteur.

On nous accuse. On nous prévient.

On murmure, avec cette sollicitude paternaliste qui n’a jamais vraiment disparu, que nous serions en train de nous vendre à l’Empire du Milieu.

L’Europe s’inquiète des investissements chinois au Maroc. Elle y voit une menace, une porte dérobée, une trahison silencieuse.

Mais de quoi parle-t-on exactement, lorsque l’on scrute nos choix souverains à travers le prisme déformant de la peur ?

Il faut se promener près de Ouarzazate, là où le soleil frappe la terre avec une violence antique, pour comprendre. La centrale solaire Noor n’est pas qu’un mirage de verre et d’acier ; c’est la promesse d’une lumière qui nous appartient enfin.

Lorsque les entreprises chinoises participent à ce genre d’infrastructures, elles ne nous offrent pas la charité. Elles signent des contrats. Elles construisent. Elles investissent. À Kénitra, ce sont plus de six milliards de dollars qui sont injectés pour créer un écosystème industriel de batteries électriques. Des milliers d’emplois.

Une technologie de pointe. Un savoir-faire qui s’enracine chez nous. Ce n’est pas de la soumission, c’est de l’ambition. C’est le choix d’un pays qui refuse de n’être qu’un marché de consommation pour les rebuts industriels du Nord, et qui aspire à devenir un acteur de la transition énergétique mondiale.

L’ironie, c’est que cette même Europe qui nous met en garde contre la « dépendance » à l’égard de Pékin est celle-là même qui, depuis des décennies, nous a maintenus dans une relation asymétrique, presque filiale, où nos ressources partaient brutes et revenaient manufacturées à prix d’or.

La France, l’Espagne, nos partenaires historiques, s’émeuvent de voir la Chine devenir notre troisième partenaire commercial. Ils s’alarment de la Cité Mohammed VI de Tanger Tech, ce pont jeté entre l’Afrique et l’Asie, à un jet de pierre de l’Europe.

Mais où étaient-ils, ces partenaires si soucieux de notre indépendance, lorsqu’il s’agissait de construire des usines plutôt que d’importer des produits finis ?

Le double standard est aveuglant. Quand l’Europe investit en Afrique, c’est de la « coopération au développement ». Quand la Chine fait de même, c’est du « néocolonialisme ».

Quand les États-Unis attirent les capitaux mondiaux, c’est la loi du marché. Quand le Maroc, fort de ses accords de libre-échange, de son port de Tanger Med et de sa stabilité, attire des géants comme Gotion High-Tech ou CNGR, on crie à la concurrence déloyale.

On nous reproche de servir de « cheval de Troie » pour contourner les taxes européennes et américaines. Comme si notre géographie, ce détroit de Gibraltar qui nous lie et nous sépare, ne devait servir qu’à filtrer les migrants, et jamais à faire transiter notre propre prospérité.

Nous ne sommes dupes de personne. Ni des Chinois, dont le pragmatisme commercial est évident, ni des Européens, dont l’inquiétude masque mal une perte d’influence.

Le Maroc d’aujourd’hui ne cherche pas un nouveau maître. Il cherche des partenaires. Il joue de ses atouts : soixante-dix pour cent des réserves mondiales de phosphate, du cobalt, du cuivre, une main-d’œuvre qualifiée et une position stratégique inégalée.

Nous ne sommes plus le pré carré de quiconque. Nous sommes un carrefour, et un carrefour, par définition, ne se ferme à aucune route.

Il y a une forme de violence dans cette injonction européenne à choisir notre camp. Une violence sourde, qui nie notre droit à la complexité.

Nous pouvons à la fois entretenir des liens historiques profonds avec l’Europe, partager avec elle une langue, une histoire, des défis sécuritaires, et construire avec la Chine des infrastructures qui transformeront le quotidien de nos enfants.

L’un n’exclut pas l’autre, sauf dans l’esprit de ceux qui pensent encore que le monde est un gâteau dont ils doivent garder la plus grosse part.

Oui, ce qui dérange, ce n’est pas tant la présence chinoise.

Ce qui dérange, c’est l’affirmation d’un Maroc qui s’émancipe, qui négocie d’égal à égal, qui diversifie ses alliances.

Un Maroc qui ne demande plus la permission de se développer. L’Europe ferait bien de regarder cette réalité en face, non pas avec la méfiance d’un vieux continent qui voit ses privilèges s’effriter, mais avec le respect dû à une nation qui, sereinement, tisse sa propre destinée.

Et si la soie vient de l’Est, c’est bien au Maroc que se dessinent les motifs de notre avenir.

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