
Il faut avoir marché sous les platanes de Shanghai pour comprendre ce que le mot fidélité veut dire. Ils sont là depuis plus d’un siècle. Ils ont vu passer les empires, les révolutions, les fortunes et les ruines. Ils n’ont pas bougé.
Les Shanghaïens les appellent 法国梧桐, fǎguó wútóng, le « parasol français ». Le nom est une double méprise, et c’est peut-être ce qui le rend si beau.
Car cet arbre n’est pas un wutong, ce parasol chinois de la tradition lettrée sous lequel, dit-on, seul le phénix accepte de se poser. Et il n’est pas tout à fait français non plus.
C’est un platane hybride, né quelque part entre l’Orient et l’Occident, croisement du platane d’Asie et du platane d’Amérique, adopté par Londres puis par Paris avant de traverser les mers. Un arbre métis, en somme. Un arbre-pont. Il ne pouvait trouver meilleure patrie que Shanghai.

L’histoire commence dans les années 1880, sur l’avenue Joffre, l’actuelle Huaihai Lu, lorsque les autorités de la Concession française décident de planter le long de leurs avenues l’arbre qui ombrage déjà les boulevards haussmanniens. Le geste est colonial ; le destin de l’arbre ne le sera pas.
Car Shanghai a fait ce qu’elle fait toujours : elle accueille avec joie ce qui venait d’ailleurs et elle l’a rendu sien.
Les platanes ont cessé d’être français le jour où les enfants de la ville ont appris à lire l’automne dans leurs feuilles.
Aujourd’hui, ils sont l’âme végétale de l’ancienne Concession, la voûte verte de la rue Wukang, de Hengshan Lu, de Fuxing Lu. On ne visite pas ces quartiers. On les traverse comme on traverse une nef.
Regardez-le, ce platane. Regardez son écorce. Elle se détache par plaques, laissant des taches claires, grises, vertes, crème, comme une carte de géographie qui se referait sans cesse.
L’arbre mue. Il abandonne sa vieille peau pour respirer. Il y a là une leçon que les hommes mettent une vie à apprendre : on ne grandit qu’en acceptant de perdre. Le platane le sait d’instinct.
Chaque hiver, les jardiniers de la ville le taillent sévèrement, presque brutalement. On dirait des moignons levés vers le ciel gris de janvier. Un étranger s’en désolerait.
Le Shanghaïen sourit. Il sait que d’avril à juin, l’arbre répondra à la blessure par une explosion de feuilles larges comme des mains ouvertes, et qu’en août, quand la ville suffoque, ces mains tiendront au-dessus des passants un toit de fraîcheur. La taille n’était pas une violence. C’était une conversation.
Voilà sa force végétale. Le platane de Shanghai supporte tout : le bitume qui étrangle ses racines, la pollution qui poisse ses feuilles, les typhons qui arrachent ses branches, la canicule, le gel, l’indifférence.
Il filtre l’air de la métropole, abaisse de plusieurs degrés la température de ses rues, abrite les cigales dont le chant, en juillet, est la vraie rumeur de la ville. Il rend tout cela sans rien demander.
Les urbanistes parlent de « services écosystémiques ».
Les poètes, plus justement, parleraient de générosité.
Mais il y a autre chose, et c’est peut-être l’essentiel : l’esprit de cet arbre.
« Le platane de Shanghai est un sage confucéen. Il pratique la constance du li, le rite immuable des saisons, et le ren, cette bienveillance qui donne l’ombre sans compter. Il ne cherche ni la solitude altière du pin des montagnes, ni la grâce fragile du cerisier. »
Il choisit la ville, c’est-à-dire les hommes. Il pousse en rangs, épaule contre épaule, ses branches rejoignant celles du voisin jusqu’à former, au-dessus de la rue, une seule canopée continue.
Aucun platane de Shanghai n’existe seul. Chacun n’est beau que par l’alliance. N’est-ce pas là, dessinée dans le ciel de la rue Wukang, la plus limpide des définitions du destin partagé ?
Les habitants ne s’y trompent pas. Quand, il y a quelques années, des travaux menacèrent d’abattre des platanes centenaires, des Shanghaïens se levèrent pour les défendre. On ne se bat pas ainsi pour du bois. On se bat pour une mémoire.
Sous ces arbres, des grands-mères ont promené des enfants qui promènent aujourd’hui les leurs. Des amoureux s’y sont dit adieu, des exilés y ont retrouvé, dans le frémissement des feuilles, quelque chose de Paris, d’Alger ou de Casablanca.
Le platane est le seul monument de Shanghai qui grandit encore.
Nous, Africains, savons ce qu’est un arbre à palabres. Nous savons qu’un peuple se juge à l’ombre qu’il laisse à ceux qui viendront.
Le platane de Shanghai est l’arbre à palabres d’une métropole de vingt-cinq millions d’âmes : venu d’ailleurs, enraciné pour toujours, étranger devenu ancêtre.
En cette année d’échanges entre la Chine et l’Afrique, il nous parle. Il nous dit qu’aucune greffe n’est impossible quand la terre est hospitalière et que l’arbre est de bonne volonté. Il nous dit que la force véritable n’est pas dans la résistance au monde, mais dans l’art de fleurir là où l’histoire vous a planté.
Un jour, à Shanghai, au petit matin, j’ai vu un vieil homme pratiquer le taï-chi sous un platane de la rue Fuxing. Ses gestes étaient lents, l’arbre était immobile, et pourtant j’aurais juré qu’ils dansaient ensemble.
J’ai compris ce matin-là que le platane n’est pas le décor de Shanghai. Il en est le témoin, le gardien et, à sa manière silencieuse, le maître.
Les villes passent leurs nuits à changer. Lui veille. Il attend le printemps. Il sait qu’il reviendra. C’est cela, l’esprit d’arbre : une patience plus forte que le temps, une douceur plus tenace que la pierre.
Dr Nasrallah Belkhayate · 纳斯拉拉·贝尔哈亚特博士



