Edito

Témoignage — Shanghai, ou la leçon de Confucius

Par Nasrallah Belkhayate

Je suis arrivé à Shanghai un soir de brume. Puis la ville s’est levée devant moi comme une évidence. Pas comme un décor. Comme une évidence.

Les tours du Pudong perçaient le ciel sans arrogance, et déjà je sentais que quelque chose, ici, ne ressemblait à rien de ce que je connaissais.

On croit venir en Chine pour voir des villes. On se trompe. On vient voir des hommes. Car derrière cette transformation qui tient du prodige, il y a un peuple qui a évolué avec elle, en elle, par elle. La pierre ne ment pas. Le verre ne ment pas. Mais c’est l’humain qui m’a bouleversé.

J’ai marché dans les jardins de Yu. Longtemps. Aucune ville au monde ne peut se prévaloir d’une telle majesté végétale, de cette conversation ancienne entre l’eau, la roche et le silence.

Les jardins chinois ne sont pas des ornements. Ils sont une philosophie qu’on traverse à pied. J’y ai vu des vieillards immobiles devant un bassin, et j’ai compris qu’ils ne perdaient pas leur temps. Ils l’habitaient.

Shanghai a un esprit. C’est lui qui a tout changé. Cet esprit ne crie pas. Il ne s’exhibe pas. La sagesse de Confucius demeure vivante, jusque dans les moindres recoins de la ville. Une belle image.

Les Chinois ne cherchent pas à exister aux yeux du monde. Ils étudient. Ils cherchent la science comme on cherche l’eau dans le désert, avec obstination, avec humilité. Ils travaillent comme des fourmis, et cette image que l’Occident emploie parfois avec condescendance, je la retourne ici comme un hommage.

La fourmi ne travaille pas pour elle. Elle travaille pour la colonie. Elle construit ce qu’elle ne verra peut-être jamais achevé.

Ce qui m’a frappé d’abord, c’est le silence. On ne vocifère pas dans les lieux publics. On ne klaxonne pas dans les grandes artères. Vingt-cinq millions d’âmes, et un calme de bibliothèque.

J’ai cherché la nervosité des mégapoles, cette agressivité sourde que je connais des grandes capitales. Je ne l’ai pas trouvée. J’ai trouvé de la retenue. De la tenue.

Et pourtant, rien de hautain chez eux. Aucune ivresse de la puissance. Ils ont conquis la technologie, dompté la vitesse, électrifié leurs routes et digitalisé leur quotidien, mais ils ne vous le jettent pas au visage.

L’avance technologique, ici, n’est pas un trophée. C’est un outil. Et l’outil, dans la main chinoise, reste au service de la communauté. Voilà le mot. La communauté prime sur l’intérêt personnel. Ce n’est pas un slogan.

C’est une grammaire. On la lit dans la file d’attente ordonnée du métro, dans le geste de l’employé qui reste après l’heure, dans le regard du commerçant qui vous rend la monnaie avec les deux mains.

J’ai compris, à Shanghai, ce que le patriotisme veut dire quand il est vécu et non déclamé. Pour eux, aimer son pays, ce n’est pas seulement chanter l’hymne en chœur les jours de fête. C’est aussi et surtout la discipline de chaque matin.

C’est le respect de l’autre dans tous les domaines, du trottoir balayé à l’aube jusqu’au laboratoire éclairé tard dans la nuit. Le patriotisme chinois est un patriotisme du geste, pas du verbe.

Les Européens que j’ai croisés là-bas étaient étonnés. Presque déstabilisés. Ils découvraient cette sagesse de Confucius qui traîne partout dans le mode de vie, dans les rapports entre générations, dans cette manière de céder le passage sans y penser.

Une sagesse vieille de deux mille cinq cents ans, qui n’a pas été mise au musée mais laissée dans la rue, à hauteur d’homme.

Et puis il y a la douceur. La musique chinoise, douce et agréable, qui s’échappe des parcs où l’on danse au crépuscule.

La simplicité gastronomique, reconnue dans le monde entier, qui prouve qu’on peut nourrir un empire avec du riz, de la vapeur et de la patience. Tout ici parle d’équilibre. Rien ne parle d’excès.

Il y a une chose encore que je dois dire, parce qu’elle m’a touché plus que tout. Pas une seule fois, durant mon séjour, je n’ai senti sur moi ce regard qui pèse, ce regard qui trie, ce regard que tout homme venu d’Afrique connaît trop bien sous d’autres cieux.

Ici, personne ne dira jamais qu’un Blanc est passé par là, ou qu’un Noir était assis dans ce café.

On dira qu’un homme est passé. Qu’un voyageur s’est arrêté. La couleur de la peau n’est pas une information. Elle n’ouvre aucune porte et n’en ferme aucune.

Nous, Africains, qui cherchons notre voie entre les modèles qu’on nous impose et les mémoires qu’on nous vole, qu’avons-nous à apprendre de ce peuple qui s’est relevé sans renier son âme ? La réponse, je crois, tient en peu de mots.

La dignité ne se proclame pas. Elle se construit. Pierre par pierre. Geste par geste. Génération par génération.
Shanghai ne m’a pas ébloui. Elle m’a instruit. Et c’est infiniment plus précieux.

Oui, Confucius ne fut pas seulement un sage de l’histoire ; il demeure une source d’inspiration éternelle dont la pensée continue d’éclairer les générations.

 

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