La Chine apporte au Maroc ce que l’Europe n’a pas pu lui donner

Il y a des amitiés de proximité et des amitiés de profondeur. L’Europe est notre voisine ; la Chine devient notre alliée. La première nous regarde depuis l’autre rive, avec ses calculs, ses hésitations, ses tribunaux. La seconde nous regarde depuis l’autre bout du monde, avec une constance qui ne s’embarrasse pas de procédures.
Et c’est peut-être là, dans cet écart entre la distance géographique et la distance politique, que se loge la vraie révélation de notre époque : le voisin n’est pas toujours celui qui comprend, et l’allié lointain n’est pas toujours celui qui trahit.
Tout commence par une intuition royale, vieille de plus de soixante ans. En 1960, devant l’Assemblée générale des Nations unies, le prince héritier Moulay Hassan plaidait déjà pour l’entrée de la Chine populaire dans le concert des nations. Le Maroc fut le premier pays arabe à reconnaître Pékin.
Ce geste n’était pas un calcul de circonstance ; c’était une lecture du monde à venir, un monde multipolaire où il ne faudrait pas dépendre d’un seul maître. La visite historique de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à Pékin en mai 2016 a transformé cette intuition en architecture.
Dix ans plus tard, l’escale du président Xi Jinping à Casablanca, sa rencontre avec le Prince Héritier Moulay El Hassan, ont confirmé ce que beaucoup pressentaient : la relation sino-marocaine n’est pas un supplément diplomatique, elle est devenue un pilier.
Pendant que Rabat et Pékin construisaient patiemment cette confiance, Bruxelles s’enfermait dans son propre labyrinthe juridique. Depuis 2016, la Cour de justice de l’Union européenne n’a cessé d’invalider les accords de pêche et d’agriculture liant le Royaume à l’Union, au motif que le peuple du Sahara n’aurait pas donné son consentement.
2018, 2021, 2024 : chaque arrêt rouvre la même plaie, chaque renégociation s’annonce, chaque renégociation s’enlise. L’Europe, qui se présente comme la gardienne du droit international, finit par se piéger dans ses propres procédures, incapable de trancher, incapable d’assumer. Elle promet un partenariat stratégique et offre, en réalité, un contentieux permanent.
Le Maroc, lui, n’a jamais varié : il a affirmé n’être en rien concerné par les arguties d’un tribunal qui rejoue, à chaque printemps, le même procès contre sa souveraineté.
La Chine, en revanche, a choisi le silence qui vaut reconnaissance. En ne s’opposant pas, au Conseil de sécurité, à la résolution onusienne saluant le plan d’autonomie marocain pour le Sahara, Pékin a offert au Royaume ce que dix ans de sommets européens n’ont jamais su formuler clairement : une position nette, sans ambiguïté de procédure, sans arrière-pensée référendaire.
Voilà la première chose que la Chine donne et que l’Europe retient : le respect sans condition de la souveraineté marocaine, là où Bruxelles distille un soutien sous réserve, toujours suspendu à l’humeur d’une juridiction.
La seconde différence se lit dans les chiffres, et les chiffres, en ce printemps 2026, parlent fort. Plus de six milliards de dollars d’investissements chinois annoncés au Royaume depuis la pandémie.
Une gigafactory de batteries électriques à Kénitra, portée par Gotion High-Tech, qui pourrait atteindre 6,5 milliards de dollars sur plusieurs phases et générer près de dix-sept mille emplois.
À Driouch, dans l’Oriental, le groupe Shandong Yongsheng Rubber érige le plus grand complexe de pneumatiques d’Afrique, 6,7 milliards de dirhams, 52 hectares, plus de mille sept cents emplois directs. À Tanger Tech, plus de quarante entreprises chinoises se sont déjà installées.
Les investissements directs étrangers ont atteint, en 2025, un niveau record : 6,1 milliards de dollars, en hausse de 28 %. Ce n’est pas de l’aide. Ce n’est pas de la coopération sous condition, assortie de rapports d’évaluation et de clauses de gouvernance. C’est un pari industriel, fait d’égal à égal, sur la compétence marocaine, sur ses infrastructures, sur sa jeunesse qualifiée.
Et que fait l’Europe devant cette industrialisation accélérée de son voisin du Sud ? Elle s’inquiète. Une enquête récente révélait que la Commission européenne redoute de voir le Maroc devenir une simple « rampe de lancement » pour des produits chinois subventionnés, susceptibles d’inonder le marché européen.
Ainsi se dévoile, malgré elle, la vieille grammaire coloniale du soupçon : quand le Maroc s’industrialise, l’Europe ne félicite pas, elle surveille. Elle qui se dit le premier partenaire commercial du Royaume, qui absorbe le tiers de ses exportations, regarde notre montée en gamme comme une menace à contenir plutôt que comme une promesse à accompagner.
La Chine, à l’inverse, a supprimé les droits de douane sur l’essentiel des produits africains, accéléré les transferts de technologie, multiplié les visites de délégations d’investisseurs, deux à trois par semaine selon les acteurs du secteur. Elle traite le Maroc comme une porte d’entrée vers l’Afrique et non comme une zone tampon à contrôler.
Il faut nommer les choses : l’Europe nous a longtemps offert la proximité sans la considération, l’interdépendance sans la confiance. Elle continue de nous demander des comptes sur un territoire qui est le nôtre, tout en nous demandant de financer, par nos eaux et nos terres, sa propre pêche et sa propre agriculture.
La Chine, elle, est venue sans ce passif, sans cette tutelle historique, sans ce réflexe de surplomb. Elle a apporté ce que l’Europe, empêtrée dans ses tribunaux et ses peurs, n’a jamais su offrir : la reconnaissance sans préalable, l’investissement sans chantage, le respect sans procès.
Le Maroc ne renie pas l’Europe. Il ne remplace pas un allié par un autre, il refuse simplement d’être l’obligé de quiconque. Dans ce monde devenu multipolaire, le Royaume a choisi de diversifier ses fidélités sans en sacrifier aucune, fidèle à lui-même avant tout.
Et c’est peut-être ainsi qu’il faut lire ce basculement : non comme une rupture, mais comme une preuve. La preuve qu’un pays souverain ne se mesure pas à la proximité de ses voisins, mais à la dignité de ses choix.
Et voici que l’évidence se referme sur elle-même. Au moment même où s’écrivent ces lignes, c’est Pékin qui vient frapper à la porte de Rabat, non l’inverse. La Chine propose au Maroc un accord de libre-échange, confirmé en juin par le ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour. Elle l’a précédé d’un geste concret : depuis le 1er mai 2026, elle a déjà supprimé ses droits de douane sur la quasi-totalité de ses lignes tarifaires pour l’ensemble de ses partenaires diplomatiques africains, le Royaume compris.
Et le Maroc, devant cette offre, ne supplie rien. Il étudie, il pose ses conditions, il prend son temps, froidement, souverainement, sans attendre le verdict d’un tribunal de Luxembourg, sans craindre qu’un front quelconque vienne contester sa capacité à négocier pour lui-même.
Voilà le contraste qui se dispense de plaidoirie : l’Europe nous fait mendier notre accès pendant une décennie de procédures ; la Chine nous l’offre et attend, patiente, notre réponse. Le libre-échange sino-marocain n’a pas besoin d’être démontré. Il se définit tout seul.
Dieu, la Patrie, le Roi : telle est la devise qui scelle, en silence, chacune de ces décisions.



