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Quel est le grand défi de l’Afrique de ce siècle ?

Analyse géostratégique de Nasrallah Belkhayate

Un écran. Un point bleu qui clignote au-dessus de l’Atlantique. Un avion relie Casablanca à Pékin et nous savons tout de lui : son altitude, sa vitesse, l’heure exacte de son atterrissage. Un navire glisse sur l’océan et nous connaissons sa position au mètre près. Un colis voyage et nous suivons chacun de ses pas. Les marchés respirent et nous regardons leur souffle, en direct, sur nos téléphones.

Et puis il y a l’autre monde. Celui des projets votés au nom du peuple. Celui des réformes annoncées dans un micro, sous des lumières blanches, devant des caméras qui filment des sourires. Ce monde-là s’éteint dès que les caméras partent.

Les citoyens ne savent plus. Ils ne savent pas où en sont les promesses faites en leur nom. Ils ignorent les noms de ceux qui les portent. Ils ne comprennent pas pourquoi certains dossiers avancent et pourquoi d’autres meurent, lentement, sans bruit, sans nécrologie.

Puis un homme nouveau arrive. Une femme nouvelle est élue. Une équipe entre dans un bureau encore tiède du précédent occupant. Et avec elle entre une tentation. Vieille comme le pouvoir lui-même : recommencer l’histoire à partir de soi.

On range des dossiers dans des armoires métalliques. Des claviers cessent de taper sur les plateformes numériques. Des sites web s’effacent, écran noir, erreur 404. Des stratégies pensées pendant des années sont jetées comme on jette un vieux manteau.

Des groupes de travail se dissolvent dans le silence des couloirs vides. Des logos changent de couleur. Des slogans neufs s’affichent sur des banderoles toutes fraîches.

L’institution reste debout. Mais sa mémoire, elle, s’efface.

C’est peut-être le grand défi de l’Afrique de ce siècle : bâtir des institutions plus solides que les hommes qui passent à leur tête.

Le continent n’est pas seul à connaître ce mal. Mais il vit un moment singulier. Sa jeunesse explose. Des millions de visages neufs arrivent chaque année sur le marché du travail, des mains tendues, des diplômes serrés contre la poitrine. Les besoins en écoles, en routes, en innovation, en gouvernance deviennent vertigineux.

Dans ce vertige, chaque année perdue se paie cash.

Chaque projet abandonné sans bilan, c’est du temps brûlé, de l’énergie gaspillée, de l’espoir éteint à la racine.
Chaque initiative rayée des archives numériques, c’est une génération privée d’une leçon qui lui appartenait.
Car une société n’avance pas seulement par ses victoires. Elle avance aussi parce qu’elle sait garder le souvenir de ses chutes.

Or c’est exactement cette mémoire-là qui nous manque.

Combien de programmes universitaires sont nés dans l’enthousiasme avant de mourir, deux ou trois ans plus tard, sans qu’on en parle jamais ?

Combien de plateformes financées par l’argent public sont aujourd’hui introuvables, comme effacées d’un revers de main ?

Combien d’études stratégiques dorment dans des tiroirs fermés, alors qu’elles ont coûté des nuits blanches à des chercheurs, des budgets entiers, des espoirs sincères ?

Combien de rapports existent encore quelque part, oubliés, sans que personne ne sache ce qu’ils sont devenus ?

La question n’est pas seulement administrative. Elle est morale.

Car derrière chaque projet, il y a des corps. Des mains. Des visages fatigués.
Des enseignants qui ont travaillé des mois, le dos courbé sur des copies et des programmes.
Des ingénieurs qui ont dessiné des solutions sur des tableaux blancs, effacés depuis.
Des étudiants qui ont cru, vraiment cru, qu’une réforme changerait leur vie.
Des citoyens qui ont fait confiance à une promesse prononcée un soir d’élection.

Quand ces réalisations disparaissent sans un mot d’explication, quelque chose se brise. Un contrat invisible. Une promesse tacite entre celui qui gouverne et celui qui attend.

Pourtant nous vivons une époque qui permettrait l’inverse exact de cet oubli.
Jamais dans l’histoire humaine il n’a été aussi simple de conserver, d’archiver, de documenter, de partager.

Chaque institution pourrait porter en elle une mémoire numérique vivante, qui respire, qui se met à jour, qui ne meurt jamais avec ceux qui s’en vont.

Imaginez une université africaine où chaque projet stratégique serait visible, à ciel ouvert. Une plateforme publique. Les objectifs écrits noir sur blanc. Les budgets engagés, chiffre après chiffre. Les responsables nommés, sans masque. Les indicateurs de performance, les échéances, le niveau réel d’avancement — tout, exposé, sans fard.

Les étudiants verraient comment respire leur établissement.
Les enseignants suivraient les réformes qui touchent leur métier, leur quotidien, leur classe.
Les partenaires économiques repéreraient les programmes qui méritent d’être soutenus.
Les autorités mesureraient, enfin, l’efficacité réelle de leurs décisions.

Et surtout — surtout — aucune initiative ne pourrait plus s’évanouir dans le silence.
Si un projet s’arrêtait, on en connaîtrait la raison.
Si un retard survenait, on l’expliquerait.

Si une orientation changeait de cap, on en garderait la trace écrite.
La transparence ne serait plus un mot scandé dans les discours. Elle deviendrait un geste quotidien, banal, presque invisible à force d’être naturel.

Cette idée dépasse largement la digitalisation administrative.
Numériser un formulaire ne change rien à une institution. Ce n’est qu’un masque neuf sur un vieux visage.
La vraie révolution, c’est de numériser la responsabilité elle-même.

Pendant des décennies, les administrations ont compté des moyens. Des budgets dépensés. Des réunions tenues. Des structures érigées comme des décors.
Le citoyen d’aujourd’hui veut autre chose. Il veut des preuves.
Il veut savoir ce qui a été réellement accompli.
Il veut connaître le nom de celui qui décide, dans l’ombre ou en pleine lumière.
Il veut des résultats, pas des discours.
Il veut suivre, pas à pas, les promesses qu’on lui a faites.
L’obligation de résultat devient alors une obligation de visibilité.
Dans ce monde-là, chaque responsable public ne répondrait plus seulement de ses actes. Il répondrait aussi de leur traçabilité — de la trace qu’ils laissent, ou qu’ils refusent de laisser.

Ce basculement pourrait transformer en profondeur la culture institutionnelle africaine.
Aujourd’hui encore, trop d’administrations reposent sur la chair d’un seul homme.
Le projet porte son visage.
Quand il part, le projet vacille.
Quand il disparaît, le projet meurt parfois avec lui, enterré dans le même costume.

Une gouvernance numérique moderne inverse cette logique mortelle.
Le projet appartient à l’institution.
L’institution appartient à la collectivité.
La mémoire appartient aux enfants qui ne sont pas encore nés.
C’est pourquoi la continuité devient une urgence.

Une société mature ne demande pas à ses dirigeants de tout figer.
Elle leur demande seulement d’expliquer ce qu’ils changent.
La nuance est tout, et elle est immense.
Le progrès exige parfois la rupture.
Certaines politiques méritent d’être corrigées.
Certains programmes méritent d’être arrêtés, net, sans hésitation.

Certaines orientations méritent d’être repensées entièrement.
Mais aucune de ces décisions ne devrait avoir le droit d’effacer le passé. Aucune.
Une institution qui perd la mémoire ressemble à un corps frappé d’amnésie.
Elle répète les mêmes gestes, encore et encore, sans jamais comprendre pourquoi ils échouent.
Elle oublie les leçons payées au prix du sang et du temps.
Elle gaspille ses forces à reconstruire ce qui, déjà, existait.

Elle avance plus lentement que celles qui accumulent, patiemment, leur intelligence collective comme on accumule un trésor.
C’est peut-être là, exactement là, que se joue l’avenir administratif du continent.
Pas dans la multiplication des structures.
Pas dans l’empilement sans fin des réglementations.
Pas dans la production infinie de rapports que personne ne lira.
Mais dans un nouveau pacte. Un pacte de confiance entre les institutions et les citoyens qu’elles servent, ou qu’elles devraient servir.

Un pacte fondé sur la visibilité.
Un pacte fondé sur la responsabilité.
Un pacte fondé sur la mémoire.

Demain, un jeune étudiant africain devrait pouvoir ouvrir l’historique complet des projets de son université comme il ouvre, aujourd’hui, l’historique de son compte bancaire — d’un geste, d’un clic, sans demander la permission à personne.

Il devrait savoir quels engagements ont été pris avant même sa naissance académique.
Quels résultats ont été obtenus, et lesquels ont été maquillés.
Quels responsables se sont succédé, visage après visage.
Quels choix ont façonné le monde qu’il a hérité.
Quelles promesses ont été tenues.
Et lesquelles, dans le silence, ont été abandonnées.

Ce droit à la connaissance n’est pas un luxe technologique réservé à quelques privilégiés connectés.
C’est une condition de la confiance démocratique elle-même.
Les nations qui réussiront ce siècle seront celles qui sauront transformer leurs données en mémoire, leur mémoire en intelligence, leur intelligence en action collective.

L’Afrique tient entre ses mains une opportunité rare. Celle d’inventer une gouvernance neuve.
Une gouvernance où chaque projet laisse une empreinte, comme un pas dans le sable qui ne s’efface pas avec la marée.

Où chaque décision porte une justification, écrite, datée, signée.
Où chaque responsable assume, à voix haute, devant tous, ses choix et leurs conséquences.
Où chaque génération transmet à la suivante non seulement des routes et des budgets, mais une mémoire organisée de son passage sur cette terre.

Car les enfants de demain ne nous jugeront pas seulement sur ce que nous avons bâti.
Ils nous jugeront sur ce que nous leur aurons permis de comprendre.

Oui personne n ‘en parle !

Et il n’existe sans doute aucun héritage plus précieux, aucun legs plus essentiel,
qu’une société qui refuse l’oubli.

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