Edito

Quand un continent oublie d’apprendre à se défendre

L’Afrique a commis une faute lourde, silencieuse, presque invisible, en négligeant d’enseigner la géostratégie à ceux qui étaient appelés à la diriger.

Elle a formé des techniciens habiles, des gestionnaires appliqués, des experts respectables, mais elle a trop souvent oublié de former des esprits capables de lire le monde.

Or le monde n’est pas un tableau neutre. C’est un champ de forces, une carte traversée de tensions, de routes maritimes, de détroits, de minerais, d’énergies et d’ambitions concurrentes.

Sur cette carte, l’Afrique n’est pas en marge. Elle est au centre. Pourtant, ses élites avancent encore comme si elles marchaient dans un brouillard épais.

Elles signent, elles négocient, elles construisent, mais sans toujours mesurer la portée historique de leurs choix.

Et pendant ce temps, on nous a plongés dans la joie excessive de la danse, des chants et du football, comme si le spectacle pouvait tenir lieu de vision, comme si l’ivresse des stades pouvait remplacer la lucidité des cartes, comme si l’on pouvait célébrer sans fin sans vraiment comprendre ce qui se passe dans le monde.

La géostratégie n’est pas une science de la guerre, elle est une école du regard. Elle apprend à voir loin, à comprendre les rapports de puissance, à distinguer les alliances sincères des dépendances déguisées.

En l’ignorant, on a laissé s’installer des accords déséquilibrés, des endettements mal pensés, des infrastructures posées comme des cicatrices sans cohérence d’ensemble.

On a cru que le développement était une affaire de chiffres et de plans, alors qu’il est d’abord une lutte organisée entre intérêts.

Les grandes puissances, elles, n’ont jamais cessé d’enseigner à leurs élites la géographie du pouvoir, la patience du temps long, la valeur des positions stratégiques. Elles savent que qui contrôle les nœuds contrôle le mouvement.

L’Afrique, trop souvent, subit le mouvement au lieu de l’ordonner. Le résultat est là : une vulnérabilité chronique, une exposition permanente aux chocs extérieurs, et cette impression douloureuse que les batailles décisives se jouent toujours ailleurs, même quand elles concernent son propre sol.

Réintroduire la géostratégie dans la formation des futurs dirigeants n’est donc pas un luxe intellectuel. C’est une nécessité vitale.

Un dirigeant qui ne sait pas lire la carte du monde finit par suivre celle des autres.

Un continent qui ne pense pas l’espace, le temps et la puissance reste un terrain, jamais un acteur.

La vraie réforme commence ici : former des femmes et des hommes capables de relier l’économie, la sécurité, la culture, la technologie et la diplomatie dans une même vision, afin que l’Afrique cesse d’être l’objet de l’histoire et devienne enfin souveraine au sens large du terme.

Nasrallah Belkhayate

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