Quand le Maroc choisit ses partenaires

Il y a, dans certaines capitales européennes et dans certains éditoriaux américains, une ironie qui ne dit pas son nom. Une condescendance feutrée. Le Maroc travaille avec la Chine ? Voyez-vous cela. Le Royaume accueille des usines chinoises ? Quelle imprudence. Comme si choisir ses partenaires était un privilège réservé aux puissances établies. Comme si l’Afrique devait encore demander la permission.
Les faits, d’abord. Car c’est par les faits que tombe l’ironie. Le commerce bilatéral entre la Chine et le Maroc a atteint 9,04 milliards de dollars en 2024, avant de passer à 10,96 milliards de dollars en 2025, la Chine demeurant depuis de nombreuses années le troisième partenaire commercial mondial du Royaume et son premier partenaire en Asie.
L’année 2026 marque le dixième anniversaire du partenariat stratégique sino-marocain, scellé par la visite historique de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à Pékin en 2016. Dix ans de construction patiente. Dix ans de vision.
Et cette semaine même, Casablanca a accueilli l’Exposition économique et commerciale Chine-Afrique, première grande manifestation de ce type organisée sur le continent depuis la mise en œuvre par la Chine de la politique du zéro droit de douane en faveur des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques. Le symbole est limpide : quand la Chine vient à l’Afrique, c’est par le Maroc qu’elle passe.
Or que lit-on dans la presse occidentale ? Depuis quelques semaines, le Maroc subit des attaques médiatiques ciblant sa stratégie industrielle et son partenariat avec la Chine. Un article du Financial Times a présenté le Royaume comme une possible base de production chinoise vers le marché européen, et la Commission européenne craint qu’il ne serve de porte dérobée pour des produits subventionnés chinois.
Le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, a même affirmé que les implantations chinoises au Maroc devenaient un problème majeur pour l’économie européenne. Le procès est instruit. Le verdict, écrit d’avance. Le Maroc serait coupable. Coupable de quoi, au juste ?
D’avoir réussi là où d’autres ont tergiversé.
Reprenons la chronologie, puisqu’elle accable les procureurs. Qui a décidé d’électrifier le parc automobile européen à l’horizon 2035 ? L’Europe. Qui avait besoin de batteries, de cathodes, de chaînes de valeur entières pour tenir cet engagement ? L’Europe encore. Et qui a répondu à l’appel du Maroc lorsqu’il a proposé de bâtir cette filière à ses portes ? Le ministre de l’Industrie et du Commerce l’a rappelé avec une clarté désarmante : le Maroc a développé la filière batterie en réponse à la stratégie européenne d’électrification ; il a cherché des investisseurs européens, américains, du monde entier — et les seuls qui ont répondu pour l’accompagner dans cette chaîne de valeur sont les Chinois.
Voilà la vérité nue. L’Europe a posé la question. La Chine a apporté la réponse. Le Maroc a fourni le terrain, la stabilité, le talent. Et l’on voudrait aujourd’hui lui en faire grief ?
L’argument de la « porte dérobée » mérite d’être regardé en face, car il ne résiste pas à l’examen. Tous les produits marocains franchissent une frontière pour entrer dans l’Union européenne et sont donc soumis à un contrôle rigoureux des taux d’intégration — ce qui n’est pas nécessairement le cas des unités de production installées à l’intérieur même de l’UE sous capital chinois.
Autrement dit : le Maroc est plus contrôlé, plus transparent, plus vérifiable que bien des implantations chinoises sur le sol européen lui-même. L’ironie change alors de camp. Les investisseurs eux-mêmes soulignent le rôle désormais central du Maroc dans les chaînes d’approvisionnement de l’industrie automobile européenne, et les projets annoncés à Tanger Tech s’appuieront à la fois sur la main-d’œuvre et les matériaux locaux. Ce n’est pas du transbordement. C’est de l’industrialisation. Des emplois marocains. Du savoir-faire transféré. De la valeur créée sur le sol africain.
Côté américain, le ton oscille entre la fascination et le soupçon. Le New York Times décrit le Maroc comme le carrefour où se dessinent désormais les rivalités entre entreprises chinoises, américaines et européennes, reconnaissant que les constructeurs chinois ont pris de l’avance dans la technologie des batteries, la conduite automatisée et les logiciels.
Mais lisons jusqu’au bout : le Maroc n’accueillera pas la Chine aux dépens de l’Union européenne et des États-Unis. Car telle est la doctrine marocaine, constante, assumée, royale dans sa conception : la souveraineté des partenariats. Le Royaume n’a jamais troqué une allégeance contre une autre. L’Union européenne reste son premier partenaire commercial, absorbant un tiers de ses exportations, soit plus de 26 milliards d’euros en 2025. Le Maroc n’a quitté personne. Il a simplement élargi la table.
Voilà ce que l’ironie occidentale refuse de voir : un pays africain qui ne subit plus la mondialisation mais qui la négocie. Un pays qui prépare la Coupe du Monde 2030, qui déploie sa stratégie numérique, qui accélère ses énergies renouvelables, et qui choisit ses alliances en fonction de ses intérêts — exactement comme le font, depuis toujours, Washington, Paris ou Berlin. Quand l’Europe commerce avec Pékin, c’est du pragmatisme. Quand le Maroc le fait, ce serait de la naïveté ? Ce deux poids, deux mesures porte un nom ancien. Il s’appelle le regard colonial. Et il n’a plus cours.
Le Maroc de Sa Majesté le Roi Mohammed VI n’a pas vocation à être le sous-traitant des angoisses européennes ni le pion des rivalités sino-américaines. Il a vocation à être ce qu’il est devenu : la plateforme industrielle de référence entre trois continents, le trait d’union assumé entre l’Atlantique, la Méditerranée et les nouvelles routes du commerce mondial. L’Afrique n’attend plus. Elle choisit.
Les ironies passeront. Les usines resteront. Et le Maroc, lui, sait depuis toujours d’où il tient sa force et à qui il doit fidélité : Allah, la Patrie, le Roi.



