Edito

Beijing+30 Africa : notre nouveau cap

Par Nasrallah Belkhayate

Mesdames,

C’est avec une profonde gratitude que je vous adresse cette lettre, à vous qui avez accepté d’honorer de votre présence, de votre parole et de votre engagement le 5ᵉ Sommet de l’Africanité, qui se tiendra du 5 au 7 juin prochain.

Avant même de vous accueillir, je tenais à prendre le temps de vous écrire personnellement, parce que votre venue n’est pas un simple point d’un programme : elle est le cœur battant de ce que nous voulons accomplir ensemble.

Je voudrais, par ces lignes, vous expliquer quelles sont les raisons de ce tournant majeur que prend aujourd’hui la Fondation Trophée de l’Africanité sur le sujet de la femme africaine dans le monde, à travers le lancement officiel du groupe de réflexion Beijing+30 Africa.

Ce tournant n’est pas né d’un hasard de calendrier, ni d’un simple alignement sur une actualité internationale. Il procède d’une conviction mûrie, d’une lecture attentive du moment africain et d’une fidélité à ce que notre Fondation porte depuis sa création : l’idée que l’Africanité n’est pas une nostalgie, mais une responsabilité active, et qu’elle ne peut se concevoir sans la pleine reconnaissance de celles qui, depuis toujours, ont tenu debout nos peuples, nos foyers, nos terres et nos mémoires.

Vous êtes, chacune à votre manière, l’incarnation vivante de cette vérité, et c’est pourquoi votre présence parmi nous, du 5 au 7 juin, revêt une importance que je voudrais vous dire sans détour.

La première raison de ce tournant tient à une évidence que nous ne pouvions plus contourner. Trente ans après la Déclaration de Beijing de 1995, le monde entier a ouvert un cycle de redevabilité.

Les États ont été invités à rendre compte, chiffres à l’appui, des promesses tenues et des promesses manquées. Dans ce grand rendez-vous mondial, l’Afrique ne pouvait pas rester spectatrice. Elle ne pouvait pas se contenter d’attendre que d’autres parlent à sa place, analysent sa place, définissent sa place.

Il nous fallait une voix africaine, une voix organisée, une voix continentale, capable de porter la parole des femmes africaines avec la dignité, la rigueur et la cohérence qu’elles méritent.

C’est cette voix que le groupe de réflexion Beijing+30 Africa vient aujourd’hui incarner, et c’est cette voix que vous viendrez, j’en suis convaincu, porter avec nous lors des trois journées de ce Sommet.

La deuxième raison de ce tournant, c’est la lucidité. Nous avons regardé les chiffres sans les maquiller. En Afrique subsaharienne, vingt-sept pour cent seulement des parlementaires sont des femmes.

Les exploitations agricoles dirigées par des femmes accusent un déficit de productivité de vingt à trente pour cent faute d’accès équitable aux ressources. Les entreprises féminines enregistrent des profits mensuels inférieurs de trente-huit pour cent à ceux des entreprises masculines.

Les femmes d’Afrique restent les moins connectées aux technologies numériques du continent. Devant ces réalités, nous avions le choix : continuer à célébrer symboliquement les femmes une fois par an, ou décider enfin d’ouvrir un chantier structurel, permanent, exigeant.

La Fondation Trophée de l’Africanité a choisi la seconde voie, et c’est à ce chantier que nous vous invitons à participer pleinement, en tant qu’architectes et en tant qu’invitées d’honneur.

La troisième raison est stratégique. L’Union africaine a inscrit dans l’Agenda 2063, au cœur même de son aspiration sixième, l’idée que le développement du continent sera porté par ses peuples, et tout particulièrement par ses femmes et sa jeunesse.

En lançant Beijing+30 Africa sous l’égide de notre Fondation, nous ne faisons donc qu’honorer un engagement panafricain déjà consacré au plus haut niveau. Nous ne créons pas une doctrine nouvelle : nous donnons un instrument concret, vivant, annuel, à une vision déjà écrite.

Nous transformons une ambition officielle en mécanisme de suivi, un texte fondateur en rendez-vous de vérité, une aspiration en outil. Et cet outil, Mesdames, ne sera crédible que si vous en êtes les voix incarnées.

La quatrième raison est intellectuelle et morale. Nous pensons, à la Fondation Trophée de l’Africanité, que l’Afrique a besoin d’un leadership renouvelé, plus inclusif, plus enraciné, plus transformateur. Ce leadership ne peut pas se construire sans les femmes, parce qu’il ne peut pas se construire en ignorant la moitié de l’intelligence africaine.

Nous refusons l’idée que la promotion du leadership féminin s’opposerait au leadership masculin. Nous affirmons au contraire qu’il s’agit d’une alliance, d’une complémentarité, d’une maturité civilisationnelle.

Un continent ne marche pas sur une seule jambe. Une nation ne respire pas d’un seul poumon. Et une Africanité qui ne ferait pas pleinement droit à ses femmes serait une Africanité amputée d’elle-même.

La cinquième raison, enfin, est celle de la postérité. Nous voulons que ce 5ᵉ Sommet soit retenu comme le moment où la Fondation a cessé de parler des femmes pour commencer à parler avec elles, à partir d’elles, et à travers elles.

Chaque année désormais, les porte-paroles des pays constituant le groupe Beijing+30 Africa viendront, sous cette bannière, rendre compte des avancées, nommer les résistances, et réaffirmer l’exigence.

Chaque année, ce Sommet deviendra le miroir dans lequel l’Afrique viendra mesurer sa propre fidélité à ses promesses. Et c’est vous, Mesdames, qui, du 5 au 7 juin, poserez les premières pierres de cette architecture de redevabilité.

Je voudrais maintenant, au-delà de ces raisons, partager avec vous ce qui se trouve au fond de ma démarche. Je suis convaincu que le leadership féminin n’est pas une faveur que l’Afrique accorde à ses filles, mais une dette que l’Afrique reconnaît à ses mères. Nos sociétés tiennent parce que les femmes les tiennent.

Nos économies tiennent parce que les femmes les tiennent. Nos familles, nos terroirs, nos langues, nos transmissions, nos mémoires tiennent parce que les femmes les tiennent.

Et pourtant, lorsque vient le moment de nommer les responsables, de désigner les dirigeants, d’ouvrir les tables de décision, cette contribution immense reste trop souvent invisible, sous-représentée, ramenée à l’ombre.

C’est cette contradiction que nous voulons nommer ensemble, avec calme mais avec fermeté, dans les trois journées qui nous réuniront.

L’Afrique a signé Beijing. L’Afrique a adopté l’Agenda 2063. L’Afrique a inscrit dans ses textes fondamentaux la pleine égalité de genre comme horizon politique. Et nous ne pouvons plus, trente ans après Beijing, nous satisfaire de déclarations solennelles qui ne produisent pas de transformations concrètes.

Une parole d’État qui ne se traduit pas en actes est une parole qui s’abîme, et un continent qui répète ses engagements sans les honorer finit par perdre sa propre autorité morale.

C’est pourquoi je souhaite que ce 5ᵉ Sommet ne soit pas un Sommet de plus, mais un Sommet de rupture : rupture avec la tiédeur, rupture avec la complaisance, rupture avec l’habitude de reporter à demain ce que la justice exige aujourd’hui.

Votre présence, votre expertise, votre parcours et votre audace sont précisément ce qui rendra cette rupture possible.

Je voudrais également vous dire ceci : il ne suffit pas de placer des femmes aux côtés des hommes dans les photographies officielles. Il faut leur donner les conditions réelles de l’exercice du pouvoir : l’accès au capital, l’accès à la formation, l’accès au numérique, l’accès à la mobilité, l’accès aux réseaux, et surtout l’accès à cette ressource la plus rare de toutes, le temps libéré du fardeau disproportionné qui pèse encore sur elles.

Un leadership sans moyens n’est pas un leadership, c’est une mise en scène. Et l’Afrique n’a plus les moyens des mises en scène : elle a besoin de leaders véritables, pleinement présentes dans toute leur légitimité.

Vous en êtes la preuve vivante, et c’est pour cela que nous vous avons conviées en tant qu’invitées d’honneur.

Et voilà, Mesdames, venue l’ère de l’intelligence artificielle, cette ère nouvelle qui permettra enfin, j’en suis profondément convaincu, la libération tant attendue.

Car l’intelligence artificielle, lorsqu’elle sera maîtrisée, apprivoisée et orientée par les femmes africaines elles-mêmes, viendra faire tomber une à une les barrières qui, depuis des générations, ont freiné leur ascension.

Elle abolira la distance qui séparait la femme rurale du savoir universel. Elle donnera à la paysanne, à l’entrepreneuse, à l’étudiante, à la chercheuse, à la dirigeante, des outils de productivité, de décision, d’analyse et de projection qu’aucune génération précédente n’aurait osé rêver.

Elle libérera du temps, elle élargira les horizons, elle démocratisera l’accès à la formation, au crédit, au marché, à la santé, à la justice. Elle rendra possible, enfin, cette grande égalité des chances que les textes avaient promise sans jamais pouvoir la produire.

Là où les structures anciennes demandaient des décennies, l’intelligence artificielle ouvrira en quelques années des chemins inédits.

C’est pourquoi je considère que la cause du leadership féminin africain et la cause de l’intelligence artificielle bien pensée sont aujourd’hui indissociables : elles forment ensemble le grand levier de la refondation du continent.

Mais encore faut-il que les femmes africaines ne soient pas les dernières servies par cette révolution ; elles doivent en être les premières actrices, les premières architectes, les premières souveraines.

Et c’est précisément ce que Beijing+30 Africa, sous l’égide de notre Fondation, s’engage à porter avec vous.

Je voudrais enfin vous rappeler que, dans mon esprit comme dans celui de la Fondation, ce combat n’est pas un combat contre. Il n’est pas une guerre que nous venons déclarer, c’est une alliance que nous venons sceller. Le leadership féminin n’est pas la défaite du leadership masculin ; il en est le complément, la correction, l’élargissement.

Nous avons besoin, pour relever les défis immenses de la paix, de la cohésion, de la jeunesse, de la souveraineté économique et du rayonnement culturel, de toutes nos forces rassemblées.

Priver l’Afrique du leadership de ses femmes, c’est priver l’Afrique d’elle-même. Et c’est parce que je refuse cette amputation que je vous écris aujourd’hui avec tant de solennité.

Ce que nous déciderons ensemble, du 5 au 7 juin, ne nous concernera pas seulement. Nos filles nous regardent. Nos petites-filles nous jugeront.

L’histoire retiendra si le Sommet de l’Africanité a été, à ce rendez-vous, à la hauteur de sa propre ambition, ou s’il a manqué l’occasion d’inscrire son nom dans la grande tradition des moments où l’Afrique a osé se redéfinir.

Je crois en ce Sommet. Je crois en la Fondation Trophée de l’Africanité. Je crois en cette plateforme Beijing+30 Africa dont vous serez, en tant qu’invitées d’honneur, les premières porte-paroles.

Je crois que nous pouvons, ensemble, faire de ce moment un tournant, et non une formalité.

C’est pourquoi, au moment de refermer cette lettre, je vous adresse trois souhaits, qui sont aussi trois demandes.

Que le leadership féminin soit reconnu, dans nos résolutions finales, non comme une question périphérique mais comme un critère central de la crédibilité politique africaine.

Que nos États, nos institutions, nos entreprises et nos sociétés civiles soient mis devant leurs responsabilités par des indicateurs clairs, annuels, publics, opposables.

Et que ce Sommet devienne le lieu où la parole africaine sur les femmes africaines cesse d’être une parole de pitié ou de concession pour devenir une parole de pouvoir, de justice et de refondation.

Mesdames, je ne vous invite pas à un événement : je vous invite à un moment d’histoire. Je vous accueille en tant qu’invitées d’honneur d’une Afrique debout, lucide, juste, une Afrique qui ne laisse plus personne sur le bord de sa propre trajectoire.

Je souhaite que ce 5ᵉ Sommet marque, dans la mémoire du continent, l’instant où nous avons collectivement décidé que la moitié du ciel africain ne serait plus jamais une moitié silencieuse. Et je veux que cette décision porte votre nom, votre visage, votre voix.

Après une dizaine d’années d’activité ininterrompue, après avoir honoré plus de quatre cents initiatives rayonnantes en faveur de l’Afrique et de ses enfants, après avoir rassemblé autour de la Fondation Trophée de l’Africanité des femmes et des hommes de toutes les géographies, de toutes les disciplines et de toutes les générations du continent.

Voilà le cap que nous avons choisi de fixer pour l’avenir : faire du leadership féminin africain la grande cause de notre prochain cycle, et faire de Beijing+30 Africa l’instrument vivant, durable et annuel de cette cause.

Ce cap n’efface rien de ce qui a été accompli ; il en est le prolongement naturel, l’approfondissement nécessaire, la maturité espérée. Car, au terme de toutes ces initiatives honorées, une vérité s’est imposée à nous avec la force de l’évidence.

Aucune transformation africaine ne sera complète tant que les femmes du continent ne seront pas pleinement reconnues comme les souveraines de leur propre destin.

Je vous accueillerai, du 5 au 7 juin, avec toute la considération, toute la reconnaissance et toute l’espérance que votre engagement inspire.

Fasse Dieu que ce rassemblement soit couronné de succès, à la hauteur des attentes immédiates des enfants d’Afrique, de celles et ceux qui, aujourd’hui même, espèrent un continent plus juste, plus digne et plus éveillé à la promesse de ses femmes.

Soyez assurées, Mesdames, de l’expression de ma plus haute estime et de ma fraternelle gratitude.

Nasrallah Belkhayate

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