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ONU : pourquoi Macky Sall a déjà une longueur d’avance pour le poste de Secrétaire général ?

Analyse géostratégique par Nasrallah Belkhayate

La course à la succession d’António Guterres ne se joue pas sur un concours de CV. Elle se joue sur une équation géopolitique précise, où chaque variable compte davantage que les convictions affichées ou les trajectoires personnelles.

Dans cette équation, Macky Sall part avec une longueur d’avance que peu d’analystes veulent encore admettre publiquement, non pas parce qu’il serait le candidat idéal au sens abstrait du terme, mais parce qu’il est, objectivement, celui qui présente le moins de frictions pour les cinq puissances qui décident réellement du sort du Secrétariat général.

C’est là toute la subtilité du jeu onusien : le gagnant n’est jamais le plus brillant sur le papier, c’est celui qu’aucun des membres permanents du Conseil de sécurité n’a intérêt à bloquer. Et de ce point de vue, le profil de l’ancien président sénégalais coche une série de cases que ses concurrents latino-américains ne parviennent pas à aligner simultanément.

Il faut d’abord comprendre le moment historique.

L’ONU traverse une crise existentielle. Elle a été marginalisée en Ukraine, contournée à Gaza, ignorée au Sahel. Son prochain patron héritera d’une institution fragilisée, avec une Assemblée générale de plus en plus dominée par les voix du Sud global et un Conseil de sécurité paralysé par la polarisation entre Washington, Pékin et Moscou.

Dans ce contexte, choisir un Européen serait un signal politique désastreux envoyé aux pays émergents. Choisir un Latino-Américain, alors que la région vient d’un siècle de Secrétaires généraux issus de cultures compatibles avec l’Occident, paraît daté.

En revanche, l’Afrique n’a jamais fourni qu’un seul Secrétaire général issu directement du continent, Boutros Boutros-Ghali, dont le mandat fut écourté par le veto américain, et Kofi Annan, fonctionnaire international avant d’être politique.

Un ancien chef d’État africain au sommet du système multilatéral, c’est précisément le type de rééquilibrage symbolique que le Sud global attend, et que ni Bachelet, ni Grossi, ni Grynspan ne peuvent incarner à la même profondeur.

L’Afrique pèse désormais. Elle représente un quart des États membres de l’ONU, une population qui dépassera bientôt les deux milliards d’habitants, et surtout une zone de compétition stratégique où la Chine, la Russie, les États-Unis, la Turquie et les Émirats se livrent une bataille d’influence inédite.

Donner le Secrétariat général à une figure africaine, c’est acheter de la stabilité sur un échiquier où aucune puissance n’a encore pris l’ascendant définitif. Pour Pékin, c’est un geste politique fort envers un continent où elle a investi massivement.

Pour Washington, c’est une façon de contrer le narratif russe et chinois qui accuse l’Occident de verrouiller les institutions multilatérales.

Pour Paris, un francophone issu d’un pays avec lequel la relation reste dense, même si elle s’est reconfigurée, présente des garanties.

Pour Moscou, un candidat non-aligné, qui n’a jamais voté les résolutions les plus hostiles au Kremlin, est acceptable. Le génie du profil Sall, c’est qu’il n’irrite personne au point de déclencher un veto, et c’est exactement cela, et rien d’autre, qui départage les candidats au moment des scrutins informels.

Sur ce point, la comparaison est cruelle pour ses adversaires.

Bachelet porte le fardeau de son rapport sur les Ouïghours, que Pékin n’oubliera pas.

Grossi, aussi compétent soit-il sur les dossiers nucléaires, est lu à Moscou comme un instrument occidental, et son profil d’expert technique manque de la stature politique qu’exige le poste.

Grynspan, malgré une carrière solide, souffre d’un déficit de visibilité globale et n’incarne aucune rupture.

L’Amérique latine s’est divisée, et cette division est politiquement mortelle.

Pendant ce temps, Macky Sall avance seul dans son couloir, avec l’expérience rare d’avoir dirigé un État pendant douze ans, présidé l’Union africaine à un moment charnière, et piloté des dossiers climatiques structurants à travers l’Initiative pour l’adaptation en Afrique et la présidence sénégalaise du partenariat pour une transition énergétique juste.

Cette expertise climatique est un atout sous-estimé : elle le place au croisement de l’agenda européen, de la diplomatie américaine de transition, et des revendications africaines sur la justice climatique.

La vision de Macky Sall a aussi placé la femme au cœur du développement économique et social du Sénégal.
Il a promu l’égalité des chances à travers des politiques d’autonomisation et d’accès au financement.

Son action s’est traduite par le renforcement du leadership féminin dans les sphères politiques et entrepreneuriales. Il a également soutenu l’éducation des filles comme levier stratégique de transformation nationale. Sa vision inscrit la femme comme actrice clé de la stabilité, de la croissance et de l’émergence africaine.

Reste l’obstacle, le vrai, celui que ses détracteurs brandissent comme une sentence : l’Union africaine ne l’a pas adoubé, et le Sénégal officiel ne le soutient pas publiquement. C’est le paradoxe apparent.

Mais en réalité, le blocage de l’UA masque une arithmétique plus favorable qu’il n’y paraît. Une vingtaine d’États bloquent le consensus, les autres, soit plus de quarante, penchent en sa faveur.

Dans un processus de sélection onusien, ce qui compte n’est pas la bénédiction d’une organisation régionale, c’est la capacité à ne pas être bloqué au Conseil de sécurité.

Et là, paradoxalement, l’absence d’endossement formel peut même se révéler utile : les cinq permanents préfèrent souvent un candidat qui n’est pas l’otage d’une coalition régionale, parce qu’un tel candidat est perçu comme plus autonome, donc plus malléable.

L’histoire récente de l’ONU regorge d’exemples où l’élu n’était pas le favori initial de sa propre région.

Il faut être lucide sur les limites. La revendication d’une première femme Secrétaire générale pèse, et pèsera de plus en plus à mesure qu’on approchera de juillet 2026.

Le passif politique intérieur de Macky Sall, notamment autour de la gestion du troisième mandat avorté, peut être exhumé pour tenter de fragiliser sa stature morale.

Et la dynamique latino-américaine peut encore se consolider si Santiago, Mexico et Brasilia décident de s’aligner derrière un candidat unique, ce qu’ils n’ont pas réussi à faire jusqu’ici.

Les scénarios restent ouverts : un blocage croisé entre puissances pourrait faire émerger un outsider de dernière minute, un deal entre Washington et Pékin pourrait imposer un profil inattendu, une crise majeure en 2026 pourrait redistribuer les cartes autour de la question sécuritaire.

Mais à cet instant précis, avec les informations disponibles et la lecture froide des rapports de force, Macky Sall dispose de la combinaison la plus rare dans ce type de compétition.

Un profil acceptable par toutes les grandes puissances, une légitimité continentale réelle derrière les apparences institutionnelles, une expertise sur les sujets qui structurent la décennie à venir, et un timing historique aligné sur la montée en puissance du Sud global.

Ce n’est pas une victoire acquise, c’est une avance stratégique.

Et dans le jeu onusien, l’avance stratégique, c’est déjà une première victoire.

English Version

The race to succeed António Guterres is not decided by a competition of résumés. It unfolds as a precise geopolitical equation, where each variable matters far more than declared convictions or individual trajectories.

Within this equation, Macky Sall starts with a strategic lead that few analysts are willing to acknowledge publicly—not because he is the ideal candidate in an abstract sense, but because he is, objectively, the one who generates the least friction among the five powers that truly determine the outcome of the Secretary-General selection.

This is the subtlety of the UN system: the winner is never the most impressive on paper, but the one none of the permanent members of the Security Council has an interest in blocking. From this perspective, the profile of the former Senegalese president ticks a series of boxes that his Latin American competitors struggle to align simultaneously.

First, one must understand the historical moment.

The United Nations is going through an existential crisis. It has been sidelined in Ukraine, bypassed in Gaza, and ignored in the Sahel. Its next leader will inherit a weakened institution, with a General Assembly increasingly shaped by the voices of the Global South, and a Security Council paralyzed by polarization between Washington, Beijing, and Moscow.

In this context, choosing a European would send a politically damaging signal to emerging countries. Choosing a Latin American, after decades of Secretaries-General drawn from cultures aligned with the West, feels outdated.

By contrast, Africa has produced only one Secretary-General directly rooted in the continent, Boutros Boutros-Ghali, whose mandate was cut short by a U.S. veto, and Kofi Annan, who rose through the international civil service before becoming a political figure.

An African former head of state at the helm of the multilateral system represents precisely the symbolic rebalancing that the Global South expects—something that neither Bachelet, Grossi, nor Grynspan can embody with the same depth.

Africa now matters. It represents a quarter of UN member states, a population soon to exceed two billion, and above all a strategic arena where China, Russia, the United States, Turkey, and the Gulf states are engaged in an unprecedented competition for influence.

Granting the Secretary-Generalship to an African figure is, in many ways, a way to buy stability on a geopolitical chessboard where no power has yet secured a decisive advantage. For Beijing, it is a strong political signal toward a continent where it has invested massively. For Washington, it helps counter the narrative that the West monopolizes multilateral institutions. For Paris, a Francophone candidate from a country with enduring ties offers reassurance. For Moscow, a non-aligned figure who has not taken aggressively hostile positions is acceptable.

The strength of Macky Sall’s profile lies precisely in this balance: he provokes no veto-level opposition. And in UN politics, that—nothing more, nothing less—is what ultimately separates candidates during informal ballots.

In comparison, his rivals face structural limitations.

Michelle Bachelet carries the political burden of her report on the Uyghurs, which Beijing is unlikely to overlook. Rafael Grossi, however competent on nuclear issues, is perceived in Moscow as aligned with Western interests, and his technical profile lacks the political stature required for the role. Rebeca Grynspan, despite a solid career, suffers from limited global visibility and does not represent a clear strategic shift.

Latin America remains divided—and that division is politically costly.

Meanwhile, Macky Sall advances steadily, supported by the rare experience of having led a state for twelve years, chaired the African Union at a pivotal moment, and driven major climate initiatives, including the Africa Adaptation Initiative and Senegal’s leadership in the Just Energy Transition Partnership.

This climate expertise is often underestimated. It places him at the intersection of European priorities, U.S. climate diplomacy, and African demands for climate justice.

His domestic governance record also highlights a sustained commitment to women’s empowerment. He promoted equal opportunities through policies supporting financial inclusion and entrepreneurship. His leadership contributed to strengthening women’s roles in both political and economic spheres, while prioritizing girls’ education as a strategic lever for national transformation. In this vision, women are not peripheral actors, but central to stability, growth, and Africa’s emergence.

There remains, however, a real obstacle—one frequently cited by his critics: the African Union has not formally endorsed him, and Senegal itself has not publicly supported his candidacy. This appears paradoxical.

Yet in reality, this lack of consensus masks a more favorable arithmetic. Around twenty states block a formal endorsement, while over forty lean in his favor.

In UN selection processes, what matters is not regional endorsement, but the ability to avoid a veto in the Security Council. Paradoxically, the absence of formal backing can even be advantageous: the permanent five often prefer candidates not bound to a regional coalition, as they are perceived as more independent—and therefore more flexible.

UN history offers multiple examples of candidates who were not their region’s initial favorites.

Still, constraints remain. The growing demand for a first female Secretary-General will intensify as 2026 approaches. Macky Sall’s domestic political record—particularly the controversy surrounding the attempted third term—could be used to challenge his moral standing. And a unified Latin American front could still reshape the race if key capitals align behind a single candidate.

Scenarios remain open: a deadlock among major powers could elevate a last-minute outsider; a strategic deal between Washington and Beijing could impose an unexpected profile; a major global crisis in 2026 could shift priorities toward security concerns.

Yet at this precise moment, based on available information and a clear reading of power dynamics, Macky Sall holds one of the rarest combinations in such contests: a profile acceptable to all major powers, genuine continental legitimacy beyond formal appearances, expertise aligned with the defining issues of the coming decade, and a historical timing that coincides with the rise of the Global South.

This is not a guaranteed victory—it is a strategic lead.

And in the logic of the United Nations, a strategic lead is already a first victory.

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