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Kazakhstan 2026 : une leçon de souveraineté numérique pour l’Afrique

Analyse de Nasrallah Belkhayate

Quand le président Kassym-Jomart Tokayev a officiellement désigné 2026 comme l’année de l’intelligence artificielle et de la digitalisation, j’ai immédiatement perçu au-delà de l’annonce protocolaire la signature d’une volonté politique rare.

 

En tant que président de la Fondation Trophée de l’Africanité, je suis attentif aux mouvements qui redéfinissent la souveraineté des nations, et ce choix astanais résonne comme un avertissement bienveillant adressé à nos propres capitales africaines.

Ce n’est pas simplement une question de technologie ou de modernisation administrative, c’est un acte géopolitique majeur qui vise à affranchir le Kazakhstan de sa dépendance historique aux hydrocarbures pour entrer de plain-pied dans l’économie de la connaissance.

Je vois dans cette démarche une leçon de courage : celle de transformer une contrainte géographique en opportunité numérique, faisant de ce pays d’Asie centrale un pont numérique entre l’Orient et l’Occident.

À mes yeux, l’enjeu dépasse largement les algorithmes ou les infrastructures de données. Il s’agit de savoir qui possédera l’intelligence de demain.

En pariant sur l’IA avant même que les régulations mondiales ne se figent, Tokayev positionne son pays comme un laboratoire réglementaire et un partenaire indispensable pour les puissances technologiques en quête de neutralité. Cette anticipation est la forme la plus haute de la diplomatie moderne.

Cependant, ce qui m’interpelle le plus profondément, c’est le miroir que cette stratégie tend à l’Afrique. Nous possédons la jeunesse, nous possédons la data, nous possédons les besoins, mais possédons-nous cette clarté de vision stratégique ?

Digital Almaty 2024 – Signature du protocole d’accord entre les Ministres Cina Lawson et Bagdat Mussin

Je suis convaincu que la véritable indépendance au XXIe siècle ne se mesure plus uniquement aux frontières terrestres ou aux ressources minières, mais à la capacité d’une nation à maîtriser ses outils numériques et à protéger ses citoyens dans l’espace virtuel.

Le Kazakhstan nous montre qu’il est possible pour un pays en développement de sauter des étapes industrielles pour atteindre directement l’ère digitale, à condition que la volonté politique soit inébranlable.

Pour nous, Africains, le défi est similaire : comment utiliser l’intelligence artificielle non pas pour importer des modèles étrangers qui pourraient nous asservir, mais pour résoudre nos propres équations de santé, d’éducation et de gouvernance ?

Je crois fermement que la technologie doit rester un outil au service de l’humanisme et non une fin en soi. Si le Kazakhstan réussit ce virage en 2026, il prouvera que la souveraineté numérique est accessible à ceux qui osent la prioriser dans leurs agendas nationaux.

Observons ce laboratoire eurasiatique avec attention, inspirons-nous de cette audace, mais adaptons-la à notre génie propre.

Ne subissons pas la révolution numérique, conduisons-la.

Car si nous laissons d’autres écrire le code de notre avenir, nous risquons de perdre bien plus que des parts de marché, nous risquons de perdre notre capacité à décider de notre propre destin.

La digitalisation ne vaut que si elle élève l’homme, et c’est là, dans cette élévation commune, que réside la vraie souveraineté des nations de demain.

Au-delà de cette réflexion continentale, il nous faut saisir la portée globale de ce mouvement : le Kazakhstan est en train de se positionner non pas comme un simple consommateur de technologie, mais comme le futur « hub de souveraineté numérique » de l’Eurasie.
Dans un monde où la guerre froide technologique entre les États-Unis et la Chine fracture l’internet et polarise les chaînes de valeur, Astana joue une carte maîtresse, celle de la neutralité active.
En désignant 2026 comme année charnière, Tokayev offre à son pays le statut de zone franche réglementaire, un laboratoire sûr où les algorithmes de l’Ouest et les infrastructures de l’Est peuvent coexister, être testés et adaptés sans les barrières idéologiques qui paralysent ailleurs l’innovation.
Cette stratégie transforme la géographie en destin : situé au carrefour des routes de la soie physiques, le Kazakhstan aspire désormais à devenir le carrefour des flux de données, utilisant ses ressources énergétiques abondantes et son climat froid pour héberger les data centers dont le monde a désespérément besoin, tout en formant une élite capable de dialoguer avec Moscou, Pékin, Bruxelles et Washington.
Pour l’Afrique, cette manœuvre est un enseignement géopolitique de premier ordre : la souveraineté ne se décrète pas dans l’isolement, elle se négocie en devenant indispensable.
Si le continent africain souhaite peser dans l’ordre mondial de demain, il ne doit pas seulement chercher à protéger ses données, il doit offrir au monde une valeur ajoutée unique, qu’il s’agisse de ses minerais critiques nécessaires aux puces électroniques, de sa démographie jeune pour l’annotation des données, ou de ses marchés comme terrains d’application pour une IA éthique et inclusive.
Le Kazakhstan nous rappelle que dans la course à l’intelligence artificielle, les nations qui gagneront ne sont pas nécessairement celles qui inventent les meilleurs codes, mais celles qui sauront tisser les alliances les plus intelligentes pour faire de leur territoire un passage obligé de la connaissance mondiale.
C’est à ce prix, par cette audace stratégique de devenir des ponts plutôt que des frontières, que l’Afrique et l’Asie centrale pourront transformer la révolution numérique en un levier de puissance partagée, refusant d’être les simples sujets d’un empire digital pour en devenir les architectes égaux.

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