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La bibliothèque numérique panafricaine

La souveraineté intellectuelle oubliée de l’Afrique par Dr Nasrallah Belkhayate

 

L’Afrique parle beaucoup de souveraineté économique, de souveraineté alimentaire, de souveraineté énergétique ou encore de souveraineté numérique. Pourtant, elle néglige encore l’une des plus fondamentales : la souveraineté intellectuelle.

Comment produire de la connaissance lorsque celle-ci est dispersée aux quatre coins du monde ? Comment écrire l’histoire de l’Afrique lorsque ses archives, ses thèses, ses manuscrits, ses journaux, ses photographies, ses cartes, ses films, ses correspondances diplomatiques et une partie de sa mémoire sont disséminés entre Paris, Londres, Bruxelles, Lisbonne, Washington, Le Caire ou Pékin ?

L’Europe a répondu à cette question en créant Europeana, une immense bibliothèque numérique qui donne accès à des millions de documents issus de milliers d’institutions culturelles. Ce projet n’est pas seulement un outil documentaire. Il constitue un acte politique. Il affirme que la mémoire européenne est un patrimoine commun accessible à tous.

L’Afrique devrait aujourd’hui engager une ambition comparable.

Une bibliothèque numérique panafricaine ne serait pas un simple portail internet. Elle deviendrait l’infrastructure intellectuelle du continent. Elle permettrait de relier les bibliothèques nationales, les universités, les centres de recherche, les archives publiques, les musées et les collections privées afin d’offrir un accès organisé au patrimoine documentaire africain.

L’enjeu dépasse largement les frontières du continent.

Des dizaines de millions d’Africains vivent aujourd’hui au sein de la diaspora. Beaucoup souhaitent entreprendre des recherches sur leur histoire familiale, leurs cultures, leurs langues, les mouvements intellectuels africains, les indépendances, les grands penseurs ou les traditions juridiques et religieuses. Ils découvrent pourtant une réalité paradoxale : il n’existe pratiquement aucun espace numérique unique leur permettant d’accéder à cette mémoire collective.

Pour un étudiant africain installé à Montréal, Paris, Londres, Shanghai ou New York, effectuer une recherche sérieuse sur son propre continent devient souvent plus difficile que travailler sur l’histoire de l’Europe ou de l’Amérique du Nord. Les sources sont dispersées, parfois inaccessibles, souvent inconnues. Cette fragmentation décourage la recherche et freine l’émergence d’une véritable communauté scientifique africaine mondiale.

C’est là que réside sans doute le véritable défi. Une diaspora ne se construit pas uniquement autour des transferts financiers. Elle se construit aussi autour du partage des connaissances. Sans accès à la mémoire, il n’existe ni continuité intellectuelle, ni transmission durable entre les générations.

Une bibliothèque numérique panafricaine permettrait à un doctorant marocain de consulter les archives d’une université sénégalaise, à un chercheur guinéen d’étudier des collections conservées au Kenya, à un historien éthiopien de comparer des fonds disponibles en Afrique du Sud, ou à un jeune membre de la diaspora de retrouver, depuis n’importe quel pays, les grandes références de la pensée africaine.

L’intelligence artificielle rend aujourd’hui ce projet techniquement réalisable. Les outils de numérisation, d’indexation multilingue, de traduction automatique, de recherche sémantique et d’analyse documentaire permettent d’organiser des millions de documents dans un environnement accessible à l’échelle mondiale. Ce qui relevait hier de l’utopie devient désormais une question de volonté politique.

Une telle plateforme renforcerait également la coopération scientifique entre les États africains. Elle encouragerait les publications communes, faciliterait les échanges universitaires et réduirait les inégalités d’accès au savoir. Elle contribuerait aussi à préserver des documents fragiles menacés par le temps, les conflits ou les catastrophes naturelles.

Au-delà de la technologie, cette initiative porterait une vision. Elle affirmerait que la mémoire de l’Afrique n’appartient pas à quelques institutions isolées, mais à l’ensemble de ses peuples, sur le continent comme dans la diaspora.

Le XXIᵉ siècle sera celui des puissances qui maîtriseront les données, les connaissances et les récits. L’Afrique ne pourra pleinement affirmer sa place dans le monde si elle ne construit pas également sa propre infrastructure du savoir.

Créer une bibliothèque numérique panafricaine n’est donc pas un projet culturel parmi d’autres. C’est un investissement stratégique dans l’intelligence collective du continent. C’est offrir à chaque Africain, où qu’il vive, le droit fondamental d’accéder à son histoire, à sa pensée et à son patrimoine. Car un continent qui ne met pas sa mémoire à la portée de ses enfants laisse d’autres écrire son passé et, souvent, orienter son avenir.

Il existe aujourd’hui un paradoxe préoccupant. Alors que les États africains appellent régulièrement leur diaspora à contribuer au développement du continent, aucun pays africain n’a encore mis en place une véritable infrastructure documentaire permettant aux chercheurs, universitaires et intellectuels de la diaspora d’accéder, à distance et de manière centralisée, aux ressources nécessaires à leurs travaux. Les archives restent dispersées, les catalogues sont fragmentés, les bibliothèques rarement interconnectées et de nombreux fonds demeurent difficilement accessibles depuis l’étranger.

Dans ces conditions, comment demander à un chercheur africain installé à Montréal, Paris, Londres, São Paulo, Pékin ou Washington de produire des travaux de référence sur son propre pays s’il ne peut consulter ni les archives nationales, ni les collections universitaires, ni les publications scientifiques essentielles sans entreprendre de longs déplacements ?

La mobilisation des compétences de la diaspora ne peut reposer uniquement sur des appels symboliques. Elle exige des outils concrets.

La première politique de mobilisation des intelligences africaines consiste donc à leur donner un accès libre, moderne et sécurisé à la mémoire du continent. Une bibliothèque numérique panafricaine constituerait cette infrastructure stratégique. Elle permettrait enfin aux chercheurs de la diaspora de participer pleinement à la production des connaissances, à la préservation du patrimoine et à l’émergence d’un récit africain construit par les Africains eux-mêmes, où qu’ils vivent dans le monde.

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