Edito

USA – IRAN : Après le feu

Analyse éditoriale de Nasrallah Belhayate - Observateur international indépendant -

Il faut le dire sans détour : nous ne sommes pas encore dans la paix, mais déjà plus dans la guerre ouverte d’hier. Depuis deux nuits consécutives, les bombardements américains sur l’Iran se sont interrompus, et Téhéran a répondu qu’il suspendrait à son tour ses représailles tant que cette pause serait respectée. Dans la région, la diplomatie revient par la porte de service — Oman, le Qatar, le Pakistan — pendant que les drones, les interceptions et les signaux de guerre continuent de hanter les marges du conflit.

Cette accalmie n’a rien d’une victoire. C’est une suspension, pas une solution. Washington a montré qu’il pouvait frapper fort ; Téhéran a montré qu’il pouvait rendre chaque frappe plus coûteuse qu’elle ne le paraissait. Et au bout du compte, c’est toujours la même vérité qui s’impose : aucun des deux camps n’est capable d’imposer sa loi sans payer un prix trop élevé.

Les chiffres disent mieux que les slogans l’ampleur du problème. La guerre aurait déjà coûté 37,5 milliards de dollars aux États-Unis. Dans le pays, seulement un Américain sur trois soutient le conflit, et 69% jugent les objectifs mal expliqués. Autrement dit : la puissance militaire est réelle, mais le consentement politique s’effrite. Une guerre peut être menée par des avions ; elle ne peut pas durablement être soutenue contre l’opinion.

En face, l’Iran n’a pas les moyens d’affronter l’armée américaine à visage découvert. Sa stratégie consiste donc à étendre le coût du conflit : missiles, drones, relais régionaux, menace sur Ormuz, pression sur les routes maritimes. Le message est limpide : si Téhéran ne peut pas gagner vite, il veut au moins empêcher Washington de gagner proprement.

Or c’est là que le conflit prend une dimension mondiale. L’Agence internationale de l’énergie rappelle qu’avant la crise, environ 20 millions de barils par jour transitaient par le détroit d’Ormuz. Entre mars et mai, ce volume est tombé à 2,7 millions de barils par jour en moyenne. Les pertes cumulées d’approvisionnement ont dépassé 1,3 milliard de barils. Ce n’est plus seulement une guerre régionale : c’est une arme braquée sur l’économie mondiale.

Le pétrole en a aussitôt donné la mesure. Après avoir brièvement franchi le seuil des 100 dollars le baril, il a reflué à l’annonce de la pause militaire. Voilà la nouvelle règle du conflit : chaque missile, chaque rumeur, chaque incident maritime se traduit désormais en dollars, en inflation et en pression politique. La guerre n’est pas seulement sur le terrain ; elle est dans les cours, les marges et les réserves stratégiques.

Washington, pourtant, croit encore qu’il peut tout résoudre par la coercition : bombarder, sanctionner, bloquer, dissuader. Mais une grande puissance ne gagne pas une crise quand elle multiplie les moyens sans parvenir à fermer le problème. Elle l’étire. Elle l’alourdit. Elle le rend plus cher pour tout le monde, y compris pour elle-même.

Téhéran, de son côté, joue une partie plus dangereuse encore. Il peut perturber la navigation, mobiliser ses alliés, faire monter la pression sur les marchés, mais il ne peut pas maintenir ce niveau d’affrontement indéfiniment. Son économie reste sous tension, sa monnaie est fragilisée et l’inflation dépasserait 60%. À force de vouloir transformer sa vulnérabilité en levier, le régime risque d’user sa propre base intérieure.

Le vrai test, désormais, n’est pas militaire ; il est politique. Israël estime qu’un accord laissant à l’Iran le temps de reconstruire ses capacités ne ferait que retarder la prochaine confrontation. Les monarchies du Golfe, elles, cherchent à éviter d’être entraînées dans un choix impossible entre Washington et Téhéran. L’Europe observe, commente, soutient la médiation, mais son poids stratégique reste limité. La Chine veut la stabilité pour son pétrole ; la Russie veut profiter du chaos sans le voir déborder. Chacun a un intérêt, personne n’a la main.

Dans ce vide, Oman a raison de pousser un mécanisme régional pour Ormuz. Il ne s’agirait pas d’effacer les divergences, mais de les contenir dans une architecture minimale : sécurité de navigation, protection environnementale, secours maritime. Ce n’est pas un grand traité de paix. C’est quelque chose de plus modeste et de plus réaliste : une sortie honorable par le bas, avant que tout le monde ne soit entraîné vers le pire.

Dans ce climat de fatigue stratégique, le Maroc peut trouver une marge d’influence accrue. Rabat n’est ni une puissance militaire engagée dans le conflit, ni un acteur perçu comme menaçant par les capitales du Golfe, ni un adversaire direct de Téhéran. Cette position lui permet d’endosser un rôle de médiateur de confiance, en s’inscrivant dans une logique de désescalade, de sécurité collective et de diplomatie discrète. Le Royaume a déjà montré qu’il pouvait soutenir les voies de sortie négociées, en saluant le cessez-le-feu entre Washington et Téhéran et en appuyant les négociations facilitées par des acteurs régionaux comme le Pakistan.

Le contexte actuel joue en faveur d’une telle médiation. Plus la guerre perturbe le trafic d’Ormuz, renchérit le pétrole et fragilise les économies importatrices, plus une initiative marocaine axée sur la stabilité régionale, la liberté de navigation et la prévention de l’escalade peut gagner en crédibilité. Dans une région où la surenchère bloque souvent le dialogue, le Maroc peut offrir autre chose : une parole fiable, un canal discret et une diplomatie de continuité.

Le scénario le plus plausible n’est donc ni la paix totale ni la guerre totale. C’est une paix armée, instable, nerveuse, traversée de cyberattaques, d’interceptions, de pressions indirectes et de négociations sous contrainte. Les deux camps continueront à parler de désescalade tout en conservant le doigt sur la gâchette. C’est précisément ce qui rend la situation si dangereuse.

Pour l’Afrique, et pour le Maroc en particulier, le conflit est très concret. Un pétrole durablement cher, ce sont des importations plus coûteuses, des transports plus lourds, une inflation alimentaire qui s’installe et des budgets publics sous pression. Le Maroc possède des atouts — ports atlantiques, stratégie énergétique, position géographique — mais il ne peut pas se croire à l’abri d’un choc qui, en réalité, se transmet par les prix, les flux et la confiance.

La leçon est brutale, mais nécessaire : une pause dans les bombardements n’est pas une paix. C’est au mieux un intervalle. La vraie désescalade ne commencera que lorsque chacun comprendra que sa sécurité ne peut plus être bâtie sur l’insécurité permanente de l’autre.

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