Edito

Analyse NB – Le Québec Africain

Une diaspora reconnue et respectée

La diaspora africaine ne se contente plus d’habiter le Québec : elle en façonne patiemment l’avenir. Arrivés par vagues successives, quelque 180 000 Québécois d’origine africaine — dont près des deux tiers ont moins de 35 ans — apportent à la province un double capital : un ancrage culturel enraciné au Sud et une compétence formée au Nord. Cette jeunesse, diplômée à un taux supérieur à la moyenne québécoise, se heurte encore à des barrières d’accès à l’emploi ; pourtant, elle transforme chaque obstacle en levier.

Amina Gerba, entrepreneure camerounaise devenue sénatrice, le rappelle volontiers : « Il n’y a pas de diversité sans équité économique. » À travers Kariderm et Entreprendre Ici, elle crée des passerelles commerciales durables entre Ouagadougou et Montréal, illustrant comment l’entrepreneuriat de la diaspora agit comme diplomatie économique. Selon le ministère de l’Économie, près de 10 % des nouvelles entreprises montréalaises sont aujourd’hui portées par des entrepreneurs issus de la diversité, une proportion tirée vers le haut par les Africains.

Frantz Voltaire, historien d’origine haïtienne et fondateur du CIDIHCA, voit dans cette présence « un miroir indispensable : toute nation a besoin de la mémoire des autres pour comprendre sa propre modernité ». Son centre d’archives caribéennes et afro-canadiennes documente un pan de l’histoire québécoise trop longtemps négligé, dévoilant les filiations interculturelles qui structurent la société.

Sur le front social, des figures moins médiatisées — Marie-Denise Douyon, artiste engagée, ou Assétou Touré, pionnière de la santé communautaire — bâtissent le service public invisible : alphabétisation, insertion professionnelle, médiation culturelle. Leurs organismes allègent des quartiers où l’État tarde à intervenir, cimentant un sentiment d’appartenance partagé.

Pourtant, le Québec manque encore d’outils pour mesurer l’impact réel de ces actions. Les remises vers l’Afrique, les investissements transnationaux, l’animation de réseaux d’affaires demeurent sous-estimés. En 2023, les transferts de fonds canadiens vers l’Afrique subsaharienne ont dépassé 500 M $, dont une part significative provient du Québec ; ils financent des PME, des programmes de santé et des bourses universitaires. La diaspora agit ainsi comme troisième poumon économique pour son continent d’origine et nouveau cœur battant pour la province.

Le professeur béninois Aziz Fall résume le paradoxe : « La diaspora est le troisième poumon de l’Afrique, mais, au Québec, on ne lui prête encore qu’un souffle discret. » C’est pourtant sur ce souffle que repose, en partie, la capacité du Québec à rester ouvert, innovant, compétitif.

Reconnaître pleinement cette contribution supposera trois gestes concrets : d’abord, instituer un observatoire de l’impact socio-économique des diasporas ; ensuite, garantir un meilleur accès des entrepreneurs afro-québécois aux fonds d’investissement publics ; enfin, célébrer officiellement — par une journée dédiée — la part africaine du récit québécois. Non par charité mémorielle, mais par lucidité stratégique : la prospérité de demain se construira à plusieurs voix, et la voix africaine résonne déjà sous les toits de Montréal, de Québec et de Sherbrooke.

Ainsi, la force africaine du Québec n’est ni un slogan ni une promesse : c’est une réalité chiffrée, incarnée, citée par ceux qui en portent l’élan. Lui donner le rang qu’elle mérite revient à reconnaître que l’avenir de la province se conjugue désormais au pluriel — avec, parmi ses artisans les plus fervents, une diaspora reconnue et respectée.

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