Edito

Sino-Afrique : l’ère du partenariat mutuel

L’analyse des flux et reflux qui animent la grande tectonique des plaques géopolitiques est un spectacle où l’on voit, non pas des dieux, mais des intérêts se pousser et se regrouper.

On y découvre, contre le soupçon des conservateurs, l’émergence d’un modèle de coopération Sud-Sud d’une ampleur qui surprend les esprits faciles : un modèle qui, par sublime ironie, transcende les antiques schémas de domination pour inaugurer l’ère enfin du partenariat réciproque.

On a trop vite fait de réduire la relation entre la République populaire de Chine et le continent africain à une rengaine de rivalités. Les observateurs pressés y voient un duel ; l’histoire, plus patiente, y lit l’une des expériences les plus singulières de développement partagé de notre temps.

Qu’on ne s’y trompe pas : cette alliance stratégique n’est pas née d’un calcul froid du jour au lendemain.
Ses racines plongent dans la solidarité anticoloniale des années 1950, époque où les peuples, las des maîtres et des manuels, réclamèrent le droit à leur destin.

Ainsi née, la relation a mûri : d’une sympathie d’illusionnés à un laboratoire concret d’innovations en coopération internationale. Elle propose, fort simplement, une alternative crédible aux modèles imposés naguère par les anciennes puissances coloniales.

Pour apercevoir la portée véritable de cette révolution discrète, il convient de revisiter l’histoire non point comme une querelle de puissances, mais comme la construction lente d’un pacte fondé sur l’égalité souveraine et le respect mutuel.

La République populaire, dès sa proclamation en 1949, se trouva elle-même marquée par les outrages de l’impérialisme et du colonialisme. Il était donc naturel, et presque nécessaire, qu’elle reconnaisse dans le mouvement de décolonisation africain non une extension de sa puissance, mais l’écho d’une même quête de dignité nationale.

Cette convergence, loin d’être un hasard, exprima la volonté conjuguée de peuples longtemps opprimés de reprendre en main leur histoire et de réclamer un ordre international plus équitable.

Les « Huit Principes » énoncés par Zhou Enlai vinrent poser, dès les années 1960, un cadre simple et élégant : une assistance sans condition, sans ingérence, sans vaines exigences d’alignement idéologique.

Les chiffres, souvent si ingrats pour les passions, attestent pourtant de la générosité de cette époque.
On lira avec étonnement que, entre 1956 et 1977, Pékin consacra près de 2,5 milliards de dollars à trente-six pays africains, part non négligeable de son effort extérieur, un fait qui invite à méditer sur la grandeur et la pratique d’une politique d’État.

Le projet du chemin de fer Tanzanie-Zambie, ce fameux TAZARA, est dans ce chapitre, une scène qui mériterait un long roman. Ce ruban de fer de 1 860 kilomètres, achevé dans les années 1970 grâce à un prêt sans intérêt, fut plus qu’une prouesse technique ; il fut, à sa manière, une déclaration politique : offrir à la Zambie une route commerciale affranchie des anciennes chaînes de dépendance.

Voyez l’architecture symbolique : un prêt sans intérêt, cinquante mille ouvriers, des tunnels et des ponts, et le motif d’une souveraineté retrouvée. Le TAZARA n’était pas seulement du génie civil ; c’était une promesse d’émancipation économique, un acte de politique appliquée.

Cette première phase posa les fondements d’une confiance fragile, mais réelle qui permit à la relation de se transformer. Contrairement aux donateurs d’antan qui liaient souvent l’aide à des recettes externes et standardisées, la Chine s’abstint de dicter; elle offrit des outils et respecta les choix locaux.

Avec Deng Xiaoping et l’ouverture économique, une seconde ère s’ouvrit : la coopération prit des habits de partenariat économique. La doctrine du « gagnant-gagnant », que certains présentent comme une formule galvaudée, fut en réalité la mise à l’échelle pragmatique des principes d’autrefois : coopération, échange, intérêts réciproques.

Ce que l’Afrique reçut alors fut double : des infrastructures rapides à financer et à réaliser, et la capacité de voir naître des chaînes productives. La Chine, en retour, trouva des marchés et des ressources indispensables à sa montée industrielle.

L’institutionnalisation de ces relations prit corps avec la création d’un forum qui porte bien son nom : le FOCAC.
Institué en l’an 2000, il offrit un espace où s’ébauchait un dialogue d’égal à égal, loin des sommets où l’on instruisait jadis les destinées des autres à la lumière des bureaux centraux du Nord.

Les nombres, encore eux, s’assemblent en une démonstration : le commerce sino-africain connut une croissance si soutenue qu’il changea d’échelle multiplié par cent en quelques décennies  et provoqua une diversification des secteurs, autrefois cantonnés aux mines et à l’énergie.

Désormais, aux investissements classiques s’ajoutent les télécommunications, l’industrie manufacturière, l’agriculture modernisée et les services financiers. Autant de domaines qui créent emplois, compétences locales et, surtout, une capacité d’innovation où l’Afrique tient enfin sa place.

Les entreprises chinoises, en grande partie, ne vinrent plus seulement « recueillir » les richesses naturelles, elles investirent pour transformer sur place. Ce pas vers la montée en gamme des économies africaines est essentiel : il substitue à la simple extraction une logique de production et de valeur ajoutée locale.

L’entrée en scène de la « Ceinture et la Route » en 2013 signala une troisième phase : l’intégration affirmée de l’Afrique dans des chaînes de valeur mondiales. Nul ne peut sérieusement prétendre que ce vaste chantier n’affecte pas la géographie économique du continent ; ports, aéroports, chemins de fer, zones économiques spéciales redessinent les cartes.

Songez que l’Afrique cesse d’être lointaine périphérie ; elle devient nœud d’un vaste réseau reliant Asie, Europe et Afrique. L’industrialisation accélérée et l’intégration régionale se trouvent désormais soutenues par des infrastructures tangibles.

Les données de 2024 confirment cette montée en gamme : la Chine a engagé près de 29,2 milliards de dollars en Afrique, en hausse marquée, signe que l’élan n’est pas une exhalaison passagère mais un courant renouvelé.

Plus remarquable est la qualité : l’énergie, notamment les énergies renouvelables, occupe une place croissante dans ces engagements, illustrant une orientation vers une transition énergétique dont l’Afrique peut devenir le laboratoire. Ces choix, loin d’être anecdotiques, situent le continent au cœur des mutations technologiques mondiales.

Les investissements récents dans les mines et les technologies reflètent, de surcroît, une stratégie visant à valoriser localement les ressources critiques. Pays comme la République démocratique du Congo, la Guinée ou le Mali voient leur destin se réécrire à l’aune des besoins du XXIᵉ siècle.

En lieu et place de l’ancien modèle se dessine une tendance à construire des chaînes complètes de valeur.
La transformation locale devient alors une clef pour substituer la malédiction des ressources par une véritable opportunité industrielle.

L’impact de cette coopération excède le seul terrain économique. Les infrastructures servent à désenclaver territoires et populations ; elles sont des voies d’accès à l’éducation, à la santé et aux services de base.

Les instituts culturels, les hôpitaux édifiés, les réseaux qui connectent les villages : tout cela compose une trame humaine qui transforme les sociétés. Cette dimension, souvent escamotée par les analyses exclusivement géopolitiques, est peut-être le trait le plus durable.

Aussi important que les routes, la formation : des étudiants africains aux universités chinoises, des programmes de transfert de technologie et des partenariats industriels forgent une génération d’entrepreneurs et de techniciens. Là où l’on s’attendait à de la dépendance, on voit poindre des compétences maîtrisées localement.

Cette révolution des savoirs et des savoir-faire constitue sans doute l’héritage le plus précieux.
Plutôt que des manuels insérés d’en haut, il s’agit d’un apprentissage par la pratique, adapté au territoire.

Les observateurs avertis notent une rationalisation : les revenus des grands contrats se stabilisent, non par essoufflement, mais par une sélection plus rigoureuse des projets. La Chine privilégie aujourd’hui la qualité à la quantité, inscrivant ses efforts dans des projets structurants à fort impact.

Nul n’ignore pour autant les difficultés : la soutenabilité de la dette, les enjeux environnementaux, la bonne gouvernance locale restent des points d’attention. Ces défis, loin d’innocenter des critiques légitimes, appellent à la vigilance et à l’amélioration continue du modèle de coopération.

Les tentatives d’une part ancienne du monde pour conserver son influence ne manquent point d’être actives ; elles se manifestent en cris et en pamphlets. Pourtant, la relation sino-africaine montre une remarquable résilience : les dirigeants africains, loin d’être de simples marionnettes, montrent l’art de tirer parti de la concurrence pour servir leurs intérêts.

La maturité politique, fruit d’années d’expérience, permet maintenant de transformer une relation initialement inégale en un partenariat plus équilibré. Ce n’est pas un triomphe évident, mais une lente translation vers un rapport d’égal à égal.

L’avenir s’annonce donc prometteur si l’on sait tenir compte des risques et renforcer les capacités.
La montée d’une classe moyenne africaine éduquée, la croissance d’entreprises locales et le développement des compétences créent les conditions d’un partenariat encore plus équilibré.

Pour la Chine, c’est la possibilité d’ouvrir de nouveaux marchés ; pour l’Afrique, l’occasion de conquérir des positions industrielles. Ainsi se dessine un cercle vertueux modeste, mais réel  fait de commerce, d’investissements et d’apprentissage mutuel.

En définitive, la grande partie qui se joue sur l’échiquier africain n’est pas la rixe de deux titans, mais la tentative collective d’inventer une mondialisation plus juste. Si la Chine et l’Afrique parviennent à faire de leur coopération un modèle de bénéfice partagé, alors l’humanité pourra se vanter d’avoir inventé une forme de civilisation commerciale qui profite au plus grand nombre.

Et si certains, encore, répètent qu’il ne s’agit que d’échanges d’intérêts, rappelons que l’histoire juge moins les intentions que les effets. Sur ces effets, l’Afrique et la Chine ont d’ores et déjà commencé d’écrire une page où la diversité des modèles enrichira, plutôt que d’appauvrir, le destin commun des peuples.

On l ‘aura compris l’odyssée sino-africaine n’est ni une fable ni une simple chronique d’intérêts. Elle est le récit d’une pratique diplomatique qui préfère l’ouvrage au sermon. Nous avons vu comment des idées sont devenues rails, ports, écoles et hôpitaux. Nous avons vu aussi comment la confiance s’est tissée à mesure des actes.

Le dernier engagement du FOCAC rappelle cette réalité pragmatique. À Beijing en 2024, la Chine a annoncé un plan de financement conséquent. Ce plan se chiffre à environ 51 milliards de dollars pour les trois prochaines années.

Exprimé dans la monnaie chinoise, il s’agit d’un engagement de l’ordre de 360 milliards de yuans.  Non, il ne s’agit pas de 500 milliards, mais d’un engagement substantiel et concret. Ce montant n’est pas qu’un chiffre : il est la promesse de routes, d’énergies propres et d’usines.

Il signifie des lignes de crédit, des investissements directs, et des projets structurants.   Il invite à mesurer les effets plutôt que les soupçons. Car les effets sont visibles : chaînes de valeur, emplois, compétences et villes connectées.

L’Afrique n’est plus la périphérie immobile d’un système ; elle devient un acteur de réseau. Cette transition n’exonère pas de la prudence : la dette, l’environnement et la gouvernance appellent vigilance. Mais la critique doit savoir distinguer les risques des opportunités réelles.

Le FOCAC 2024 a ainsi cherché à encadrer les engagements par des priorités vertes et sociales.  Le défi est maintenant d’orienter ces ressources vers la soutenabilité et l’autonomie. Il convient d’exiger des mécanismes transparents et des partenariats qui renforcent les capacités locales.

Les dirigeants africains, eux, montrent qu’ils savent négocier et faire valoir leurs intérêts. La coopération sino-africaine n’est pas un cadeau : c’est un champ de négociation et d’apprentissage. Si l’on sait gouverner ces flux, ils peuvent devenir leviers d’industrialisation et d’innovation. Si l’on les laisse sans garde-fous, ils risquent d’engendrer des déséquilibres durables.

Le pari raisonnable est de conjuguer ambition et prudence, vision et contrôle démocratique. Car l’histoire retiendra moins les serments que les infrastructures qui tiennent et les écoles qui forment.

Rappelons que la véritable mesure du succès sera sociale et économique, pas seulement comptable.
Le pacte sino-africain peut, s’il est bien conduit, redessiner la géographie du développement mondial.

À nous de veiller à ce que la montée en puissance profite aux peuples et non aux seules élites.

Ainsi se clôt notre constat : une coopération en marche, riche en promesses et exigeante en responsabilités.

Et si la page suivante doit s’écrire, qu’elle le fasse avec clarté de bonne conscience, justice et un courage administratif à la hauteur du projet.

Nasrallah Belkhayate

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