Pourquoi Macky Sall est une chance pour l’ONU ?
Analyse géostratégique par Nasrallah Belkhayate

Le monde multilatéral est entré dans une époque de fragilité rare. Les grands équilibres issus de 1945 tanguent, les fractures Nord-Sud se creusent, la dette asphyxie des dizaines d’États, les guerres reviennent aux frontières de l’Europe et du Proche-Orient, le Sahel bascule, l’Afrique exige d’être entendue autrement.
Dans ce contexte, l’Organisation des Nations unies n’a pas seulement besoin de gestionnaires : elle a besoin d’ hommes de solutions — de dirigeants capables de parler aux puissances du Nord sans renier les attentes du Sud, d’exécuter sous contrainte, de transformer sans fracturer, de rassembler sans effacer.
Macky Sall appartient à cette catégorie rare. Il n’est pas seulement un ancien chef d’État africain de plus sur la liste des candidatures internationales : il est, à bien des égards, l’un des rares dirigeants contemporains à réunir simultanément une expérience éprouvée du multilatéralisme, une crédibilité institutionnelle reconnue par les grands bailleurs et une capacité avérée à conduire des transformations concrètes.
C’est précisément ce triptyque — multilatéralisme, crédibilité, exécution — que l’ONU devrait aujourd’hui rechercher.
L’argument central est clair : Macky Sall représente une chance stratégique pour les Nations unies, parce qu’il incarne un profil de dirigeant à la fois multilatéraliste expérimenté, pont légitime entre le Nord et le Sud, et praticien de la transformation sous contrainte.
Ce plaidoyer n’est pas une hagiographie. Il ne nie pas les controverses de la fin de son mandat présidentiel. Il soutient, au contraire, que son parcours — pris dans sa totalité et confronté aux besoins réels de l’ONU — constitue une réponse sérieuse aux défis actuels de l’institution.
La première raison pour laquelle Macky Sall est une chance pour l’ONU tient à son épaisseur multilatérale. Contrairement à de nombreux candidats internationaux dont la diplomatie se résume à des visites officielles, il a exercé les plus hautes fonctions de négociation collective sur la scène africaine et mondiale.
En 2022, il a assuré la présidence tournante de l’Union africaine, à un moment décisif : sortie de pandémie, guerre en Ukraine, crise alimentaire mondiale, débats sur l’accès aux vaccins, reconfiguration des partenariats stratégiques du continent. Cette présidence n’a pas été symbolique.
Il a porté la voix africaine au G20, au Sommet États-Unis/Afrique, auprès de la Commission européenne et des institutions de Bretton Woods, en défendant des positions précises : inclusion de l’Union africaine dans le G20 (obtenue en 2023), réforme de l’architecture financière internationale, droits de tirage spéciaux pour les pays vulnérables, transition énergétique juste.
Cette expérience multilatérale n’est pas anecdotique pour un futur dirigeant onusien. Elle signifie qu’il connaît les arènes, les procédures, les rapports de force, les codes non écrits qui font la différence entre une déclaration et une décision.
Il a négocié avec les grandes puissances, présidé des sommets continentaux, prononcé des discours de rupture à l’Assemblée générale. Il n’arriverait pas à l’ONU en découvrant son fonctionnement : il y arriverait en praticien.
La deuxième raison — peut-être la plus décisive — est que Macky Sall possède une double crédibilité que très peu de dirigeants peuvent revendiquer aujourd’hui.
Il est crédible au Nord, parce que son bilan économique et institutionnel a été reconnu par les grandes institutions financières internationales. Le Fonds monétaire international a soutenu le Sénégal dans le cadre d’un Policy Coordination Instrument, saluant des objectifs de croissance durable, de stabilité macroéconomique, de gestion prudente de la dette et de transparence dans la gouvernance du pétrole et du gaz.
Le FMI lui-même évoque, à propos du Sénégal, « une décennie de forte croissance et de progrès de développement », avec un rythme de 6,5 % en moyenne sur cinq ans avant la pandémie. La Banque mondiale confirme une croissance moyenne de 6,7 % entre 2015 et 2018.
La Banque africaine de développement a engagé un partenariat de long terme centré sur la compétitivité, l’intégration régionale et la résilience.
Une telle convergence institutionnelle n’est pas une formalité : elle prouve que Macky Sall a su parler le langage de la discipline économique, de la lisibilité des réformes et de la prévisibilité des politiques publiques. C’est exactement ce que les puissances contributrices de l’ONU attendent d’un leader multilatéral.
Mais il est tout aussi crédible au Sud, parce qu’il a porté — avec fermeté et sans complexes — des positions qui dérangent. Il a plaidé pour la réforme de l’architecture financière mondiale, dénoncé les asymétries d’accès aux financements climatiques, exigé un accès équitable aux vaccins pendant la pandémie, réclamé une place permanente pour l’Afrique au Conseil de sécurité, défendu une transition énergétique respectueuse des réalités africaines.
Il n’a jamais été le porte-voix docile des grandes capitales : il a été le négociateur ferme d’un continent qui refuse le silence.
Cette double légitimité est précisément ce qui manque cruellement à beaucoup de dirigeants multilatéraux contemporains : la capacité d’être entendu à la fois à Washington, Pékin, Bruxelles et Addis-Abeba. Macky Sall y parvient parce qu’il n’a renoncé ni à la rigueur, ni à la voix du Sud.
La troisième raison tient à la nature même du travail onusien : on n’y dirige pas un État souverain, on y coordonne, on y exécute, on y transforme dans un cadre de contraintes fortes — politiques, budgétaires, diplomatiques.
C’est exactement l’épreuve que Macky Sall a affrontée au Sénégal pendant douze ans.
Le Plan Sénégal Émergent (PSE), lancé en 2014, n’est pas seulement une vision politique : c’est une architecture d’exécution. Adossé au Bureau opérationnel de suivi (BOS), il a fonctionné comme une Delivery Unit — un mécanisme spécialisé de pilotage, de priorisation et de reporting, inspiré des meilleures pratiques internationales.
Cette méthode a permis de transformer un pays classé parmi les plus fragiles économiquement en une économie structurellement en mouvement.
Les preuves matérielles sont visibles et documentées : nouvel aéroport international, autoroutes, ville nouvelle de Diamniadio, Train Express Régional (TER), Bus Rapid Transit (BRT), programmes massifs d’hydraulique rurale, Programme d’urgence de développement communautaire (PUDC).
Le taux d’accès à l’électricité est passé de 56,5 % à 67,9 % en 2022. Même le rapport BTI 2026, pourtant exigeant, reconnaît que le gouvernement « a été plus efficace dans la conduite des grands projets d’infrastructure que dans d’autres domaines ».
Même Carnegie Endowment, critique sur la fin de mandat, concède un « solid record of infrastructure development and diplomatic activity ».
Pour l’ONU, ce n’est pas un détail. Une organisation qui peine à traduire ses résolutions en résultats a besoin d’un dirigeant qui sait passer de la décision à la réalisation.
Macky Sall a déjà fait cette preuve dans un pays réel, avec des contraintes réelles. Il apporterait à New York ou à Genève une culture d’exécution qui manque souvent à la diplomatie multilatérale.
Le multilatéralisme contemporain n’est pas une carrière linéaire : il est fait de chocs. Pandémie, guerre, inflation mondiale, crise climatique, tensions géopolitiques. Diriger une organisation comme l’ONU, c’est gouverner dans l’incertitude permanente.
À cet égard, Macky Sall a été testé. Il a conduit le Sénégal à travers la pandémie de Covid-19 avec un Programme de résilience économique et sociale (PRES) cité parmi les réponses les mieux structurées du continent.
Le FMI lui-même a reconnu que la pandémie avait interrompu — et non détruit — une décennie de forte croissance : preuve que l’appareil économique sénégalais a tenu. Il a traversé les turbulences sahéliennes en maintenant le Sénégal comme un point d’ancrage démocratique et sécuritaire dans une sous-région qui basculait. Il a présidé l’Union africaine pendant la guerre en Ukraine, négociant directement avec les présidents russe et ukrainien sur la question des céréales.
Ce que ces épreuves révèlent, c’est une capacité de sang-froid géopolitique — celle qui distingue les diplomates qui survivent aux crises de ceux qui y sombrent. L’ONU a besoin, dans les années qui viennent, de ce genre de résilience.
L’ONU du XXIᵉ siècle ne peut plus être dirigée comme celle du XXᵉ. Le centre de gravité démographique, économique et politique du monde se déplace.
D’ici 2050, près d’un humain sur quatre sera africain. Les grandes décisions multilatérales — climat, sécurité alimentaire, migrations, financement du développement, paix et sécurité — exigent désormais une coresponsabilité africaine, et non plus une simple représentation africaine.
Dans ce paysage, Macky Sall apporte une légitimité rare. Il est un dirigeant africain francophone, ce qui compte dans une organisation où la diversité linguistique et régionale est un principe fondateur. Il est issu d’un pays réputé pour sa stabilité démocratique relative, sa tradition diplomatique et son rayonnement culturel. Il parle, avec une autorité peu contestable, au nom d’une Afrique qui ne veut plus être une variable d’ajustement.
Porter cette voix à la tête d’un grand pôle onusien — ou au sommet de l’organisation — ce ne serait pas seulement un geste symbolique : ce serait un geste de réalisme géopolitique.
L’ONU ne redeviendra crédible auprès du Sud global que si elle confie des responsabilités à des dirigeants qui incarnent ce Sud sans le caricaturer.
Au-delà des principes, il faut nommer les contributions concrètes qu’un tel profil pourrait apporter :
Une capacité à réarticuler le lien entre sécurité et développement, au moment où le Sahel, la Corne de l’Afrique et le Proche-Orient exigent des approches intégrées. Une aptitude à faire avancer la réforme du financement international du climat et du développement, dossier qu’il a personnellement porté au G20.
Une expertise dans la gouvernance des ressources naturelles, alors que la transition énergétique mondiale redistribue les cartes minières et gazières. Une expérience directe du dialogue avec les institutions de Bretton Woods, précieuse pour faire converger les agendas ONU/FMI/Banque mondiale.
Une crédibilité dans la gestion des grandes infrastructures, utile pour une ONU qui déploie des opérations complexes sur plusieurs continents. Une maîtrise du dialogue intercontinental, indispensable à l’heure où les lignes de fracture Nord-Sud et Est-Ouest se superposent.
Ce ne sont pas des compétences abstraites. Ce sont des outils, forgés par douze années de responsabilité nationale et une année de présidence continentale.
Aucune candidature n’est parfaite. Le bilan de Macky Sall comporte des zones discutables : endettement public, chômage des jeunes, tensions démocratiques de fin de mandat. Ces critiques doivent être entendues, non effacées.
Elles ne disqualifient pas un parcours multilatéral : elles rappellent simplement qu’aucun dirigeant global n’est exempt de controverses, et que juger un homme public exige de peser l’ensemble, pas seulement l’écume.
De la même manière, certaines distinctions internationales — comme la reconnaissance par World Economics d’une croissance particulièrement régulière du Sénégal entre 2011 et 2021 — méritent d’être citées avec nuance, comme une appréciation attribuée à cet organisme plutôt qu’une vérité absolue.
Ce scrupule méthodologique ne fragilise pas le dossier : il le rend honnête. Et c’est précisément d’honnêteté intellectuelle que l’ONU a besoin à son sommet.
Dans une époque où les Nations unies cherchent à retrouver leur voix, leur efficacité et leur légitimité, le profil de Macky Sall réunit ce que peu d’autres réunissent : l’expérience éprouvée du multilatéralisme, la crédibilité simultanée au Nord et au Sud, la discipline d’un dirigeant rodé à la gestion économique, la capacité de transformation matérielle d’un territoire, la résilience face aux crises globales et la légitimité d’un continent qui sera bientôt l’un des principaux centres du monde.
Il ne s’agit pas de dire qu’il serait le seul candidat sérieux pour l’ONU. Il s’agit de dire — documents en main — qu’il est l’un de ceux qui répondraient avec le plus de justesse aux défis actuels de l’institution.
Ignorer ce profil reviendrait, pour l’ONU, à perdre l’occasion rare d’un pont humain entre les mondes qu’elle doit précisément réconcilier.
Les Nations unies n’ont pas besoin d’un symbole de plus. Elles ont besoin d’un homme de solutions.
Macky Sall en est un. C’est en cela qu’il est, pour l’ONU, une chance à saisir.



