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La rencontre du Caire entre l’Égypte et le Maroc marque le début d’une nouvelle architecture géoéconomique arabe

Analyse par Cherkaoui Roudani

Le docteur Charkaoui Roudani, expert politique marocain, a déclaré que la rencontre tenue hier au Caire entre les Premiers ministres égyptien, Moustafa Madbouli, et marocain, Aziz Akhannouch, dépasse dans sa portée le cadre bilatéral traditionnel, pour refléter le début de la formation d’une nouvelle architecture géoéconomique arabe fondée sur la connexion entre les pôles stratégiques de l’ouest et de l’est du monde arabe.

Il a précisé que le Maroc, avec son positionnement atlantique et africain, et l’Égypte, par son poids en Méditerranée orientale et autour du canal de Suez, constituent ensemble un axe géographique fonctionnel capable de réorganiser les flux du commerce, de l’énergie et de l’investissement dans l’espace arabe, tout en le reliant à sa profondeur africaine et internationale.

Il a ajouté que la tenue de la première session du comité de coordination et de suivi traduit avant tout la volonté des dirigeants des deux pays, le roi Mohammed VI et le président Abdel Fattah al-Sissi, de développer les relations bilatérales et de passer d’une logique de coopération ponctuelle à la construction d’une plateforme institutionnelle pour la gestion des intérêts stratégiques communs.

Cela permettra de coordonner les politiques économiques et sectorielles à moyen et long terme, notamment dans les domaines de la logistique, de l’industrie et de l’énergie. Cette dynamique ouvre la voie à une vision plus large fondée sur l’intégration des corridors économiques, reliant les ports atlantiques marocains au canal de Suez, renforçant ainsi la position des deux pays dans les chaînes de valeur mondiales et leur capacité à se positionner dans une économie multipolaire.

D’un point de vue stratégique, cette rencontre reflète également une prise de conscience commune que la phase actuelle ne permet plus des politiques fragmentées, mais exige des alliances flexibles entre États pivots capables de produire de la stabilité et de relier la géographie à l’économie. Il s’agit d’un passage vers ce que l’on peut appeler une “souveraineté par l’intégration”, où la puissance ne réside plus uniquement dans les capacités nationales, mais dans la capacité à construire des réseaux régionaux cohérents redistribuant l’influence et protégeant les intérêts.

Dans ce contexte, la rencontre du Caire ne constitue pas simplement une étape diplomatique, mais une première pierre dans la formation d’un axe géoéconomique arabo-africain capable de transformer les défis (sécurité alimentaire, énergie, chaînes d’approvisionnement) en opportunités de repositionnement stratégique dans le système international.

Les accords signés lors de cette rencontre reflètent la profondeur de l’entente entre les deux pays. Ils ne doivent pas être lus comme un ensemble sectoriel dispersé, mais comme une partie d’un système d’intégration fonctionnelle à plusieurs niveaux visant à repositionner le Maroc et l’Égypte dans les chaînes de valeur régionales et mondiales.

Premièrement, au niveau géoéconomique, les accords liés à l’industrie, à l’investissement et à l’énergie constituent les piliers d’une base productive commune reliant l’espace atlantique, la Méditerranée et l’Afrique. La coopération dans l’électricité et les énergies renouvelables, ainsi que la stimulation des investissements bilatéraux, traduisent une orientation vers la construction d’une souveraineté énergétique et industrielle commune.

Deuxièmement, sur le plan logistique et commercial, la coopération douanière et la facilitation des échanges visent à sécuriser les chaînes d’approvisionnement et à réorganiser les flux commerciaux, en cohérence avec les transformations mondiales mettant la sécurité du commerce au cœur des stratégies nationales. Cela pourrait évoluer vers un corridor commercial arabe structuré reliant l’Atlantique au canal de Suez.

Troisièmement, dans le domaine de la sécurité globale, les accords en matière de santé, de lutte contre la désertification et de développement urbain reflètent une prise de conscience commune que la stabilité ne se limite plus à la sécurité classique, mais dépend aussi de la gestion des vulnérabilités sociales et environnementales.

Quatrièmement, la dimension de la puissance douce est également essentielle, à travers la coopération en diplomatie, culture, jeunesse et tourisme, permettant de construire un capital symbolique commun renforçant l’influence régionale des deux pays.

Selon Roudani, ces accords traduisent un passage d’une logique d’accords bilatéraux traditionnels à la conception d’une architecture stratégique intégrée, susceptible d’évoluer vers un modèle arabe d’intégration fondé sur la fonction économique et la connectivité géographique.

Il a souligné que la coordination entre le Maroc et l’Égypte dépasse la simple concertation politique, pour devenir une base potentielle d’un équilibre régional arabe capable d’influencer les crises au lieu de simplement y réagir. Le Maroc, ancré dans l’Atlantique et le Sahel, et l’Égypte, pivot en Méditerranée orientale et en mer Rouge, disposent ensemble d’une capacité unique à relier les théâtres de crise dans une vision unifiée.

Sur le plan sécuritaire, cette coordination permettrait de développer une approche arabe de la sécurité globale fondée sur l’anticipation, la stabilisation des zones fragiles et la sécurisation des espaces vitaux comme les routes maritimes et les chaînes d’approvisionnement.

Géopolitiquement, elle offre la possibilité de construire une approche pragmatique des crises, privilégiant les solutions politiques réalistes et permettant aux deux pays de jouer un rôle de médiateurs crédibles.

Dans ce cadre, la coopération maroco-égyptienne pourrait évoluer vers un “arc de stabilité arabe” s’étendant de l’Atlantique à la mer Rouge, fondé non seulement sur la dissuasion des menaces, mais aussi sur la production de stabilité via l’intégration économique et le développement.

Les domaines de coopération comprennent notamment l’énergie (notamment les renouvelables et l’hydrogène vert), l’industrie, la logistique, la sécurité alimentaire et hydrique, la défense, ainsi que l’économie numérique et l’innovation.

Dans un contexte international marqué par l’incertitude stratégique, ces convergences offrent la possibilité de bâtir un pôle arabe émergent fondé sur l’articulation entre géographie, économie et sécurité.

Concernant la question du Sahara marocain, Roudani a indiqué que le soutien renouvelé de l’Égypte à l’intégrité territoriale du Maroc s’inscrit dans une approche stratégique visant à préserver l’État national face aux dynamiques de fragmentation.

Ce soutien est également conforme à l’évolution du processus onusien, notamment la résolution 2797 du Conseil de sécurité, qui privilégie une solution politique réaliste basée sur l’initiative d’autonomie.

Enfin, il a souligné que le Maroc et l’Égypte incarnent ensemble un modèle d’“États de civilisation”, dotés d’une profondeur historique et culturelle leur conférant une capacité unique de projection stratégique et de production de stabilité. Leur rapprochement ne relève pas seulement d’un alignement d’intérêts, mais de la convergence de deux trajectoires civilisationnelles capables de relancer l’action arabe sur des bases solides.

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