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Sommes-nous à la porte de l’explosion nucléaire ?

Nasrallah Belkhayate

Sommes-nous au seuil d’un embrasement dont nul ne pourrait revenir pour en raconter la nuit ?

Sommes-nous emportés par une mécanique devenue plus forte que ses inventeurs, ou bien sommes-nous les artisans obstinés d’une folie que nous appelons encore puissance pour ne pas la nommer par son vrai nom ?

L’humanité a reçu la vie comme on reçoit une lampe dans l’obscurité : non pour la jeter au vent, mais pour veiller sur sa flamme. Et pourtant, il semble que nous ayons pris goût à fabriquer les tempêtes. Nous avons appris à rompre l’atome avant d’apprendre à recueillir la fragilité d’un visage.

Nous avons su mesurer l’énergie des profondeurs, mais nous n’avons pas encore su donner une juste mesure à notre orgueil. Alors la science, qui pouvait être pain, soin et clarté, devient parfois une forge où l’homme prépare sa propre nuit.

Il est des silences qui ne meurent jamais. Hiroshima et Nagasaki ne sont pas seulement des noms dans les livres ; ce sont des veilles immobiles dans la conscience du monde. Leur silence n’était pas l’oubli. Il était une parole suspendue, trop lourde pour être prononcée d’un seul souffle.

Il était la cendre gardant mémoire du feu. Il était l’ombre d’un être humain demeurée sur un mur, comme si la pierre elle-même s’était chargée de témoigner contre les hommes. Aujourd’hui, ce silence revient vers nous. Il ne crie pas ; il avertit. Il ne menace pas ; il rappelle. Il dit que la guerre nucléaire n’élève aucun monument, qu’elle ne laisse ni gloire, ni victoire, ni récit, mais seulement la poussière, le vide et une honte sans visage.

Nous avançons pourtant comme des somnambules au bord d’un précipice, rassurés par les mots que nous avons inventés pour ne pas voir l’abîme. Nous parlons d’équilibre, de dissuasion, de doctrine, comme si le feu pouvait devenir raisonnable du seul fait qu’on l’enferme dans des calculs.

Mais la radioactivité ne connaît ni frontières, ni uniformes, ni drapeaux. Le vent ne demande pas son passeport aux enfants qu’il traverse. La cendre ne distingue ni le vainqueur du vaincu, ni l’innocent du coupable. Si l’atome se déchaîne, il n’y aura plus de tribune pour justifier les décisions, plus de tribunal pour juger les fautes, plus de balcon pour saluer les survivants. Il n’y aura que l’immense pauvreté d’une terre blessée.

Alors il nous faut retrouver ce que la peur nous fait oublier : la grandeur de l’homme ne réside pas dans sa capacité à détruire, mais dans son pouvoir de s’arrêter.

La vraie force est celle qui retient la main quand elle pourrait frapper. La vraie intelligence est celle qui préfère sauver plutôt que dominer. Le courage le plus rare n’est pas de menacer le monde ; c’est de renoncer à ce qui pourrait le perdre.

Peut-être est-il temps de redescendre en nous-mêmes, là où le bruit des arsenaux n’atteint pas encore le cœur vivant. Il est temps de se tenir humblement devant le mystère d’exister, de comprendre que la vie humaine n’est pas une matière première offerte à nos colères, mais une confiance déposée entre nos mains.

Ceux qui prient prieront. Ceux qui veillent veilleront. Ceux qui parlent devront parler. Mais tous, quels qu’ils soient, doivent refuser que la terre devienne un laboratoire de cendres.

Choisissons la vie tant qu’il est encore temps. Choisissons la retenue avant l’irréparable. Choisissons d’habiter la même planète comme une demeure fragile, et non comme un champ d’épreuve pour nos démesures.

Car le plus grand acte politique, aujourd’hui, est peut-être aussi le plus simple : décider que l’humanité mérite de survivre à ses propres inventions.

 

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