
Il est des vérités que les nations portent longtemps en elles avant de trouver le courage de les regarder en face. Le Sénégal est à ce moment. Ce moment de lucidité où l’on cesse de contourner l’essentiel pour aller droit au cœur du sujet.
Et l’essentiel, le voici.
Ce pays repose sur les épaules de ses femmes rurales. Pas métaphoriquement. Concrètement, économiquement, structurellement. 70% de la main-d’œuvre agricole. 80% de la nourriture produite sur ce territoire.
Ces chiffres ne sont pas des arguments militants. Ce sont les données de la Banque Mondiale et de l’IFAD. Des institutions dont personne ne conteste le sérieux.
Et pourtant, ces mêmes femmes, qui nourrissent le Sénégal, ne possèdent que 6% des terres qu’elles cultivent. Seulement 30% d’entre elles ont accès à l’épargne ou au crédit. 60% vivent en situation de pauvreté.
Ce décalage entre la contribution et la reconnaissance n’est pas une injustice abstraite.
C’est une faute économique. Une faute que le pays paie chaque jour, en productivité perdue, en potentiel gâché, en familles fragilisées.
Il faut le dire avec toute la gravité que la situation commande : nous avons longtemps demandé à ces femmes de porter le pays sans jamais leur en donner les moyens.
Et quand l’incertitude devient insoutenable, quand chaque porte se ferme l’une après l’autre, quand l’horizon se bouche définitivement, des décisions désespérées sont prises.
Nous le savons. Nous le voyons. Ces villages qui se vident progressivement de leur jeunesse.
Ces familles qui réunissent l’économie de plusieurs années, cinq cent mille francs CFA, pour financer une traversée que la mer ne pardonne pas.
En 2024, plus de dix mille vies ont été englouties sur la route de l’Atlantique. Parmi elles, quatre cent vingt et une femmes. Nos femmes.
Ce drame ne commence pas sur l’océan. Il commence dans les champs, dans les villages, dans l’absence de perspectives que nous avons collectivement laissé s’installer.
Une nation qui n’offre pas d’avenir à ceux qui la font vivre ne peut pas s’étonner de les voir partir.
La réponse à cette réalité n’est pas dans les discours. Elle est dans les actes. Des actes précis, mesurables, irréversibles.
Le premier acte, c’est la création d’un Fonds d’Investissement pour l’Agriculture Féminine, doté de 50 milliards de francs CFA annuels. Pas une aide. Pas une subvention.
Un investissement d’État dans sa propre productivité. Avec des engagements datés : 30% de femmes propriétaires de terres agricoles en cinq ans. 50% de femmes rurales avec accès au crédit en cinq ans.
100 000 femmes formées aux techniques agricoles modernes en trois ans. Ce sont des objectifs vérifiables. Et ce qui est vérifiable peut être exigé.
Le deuxième acte, c’est la gouvernance locale conditionnelle. Toute collectivité territoriale qui n’atteint pas la parité dans ses instances de décision voit ses allocations budgétaires réduites en proportion.
La parité cesse d’être une aspiration morale pour devenir une contrainte économique. C’est le seul langage qui produit des changements durables dans les institutions.
Le troisième acte, c’est de combler ce fossé qui divise silencieusement le Sénégal en deux.
D’un côté, des femmes intellectuelles, des femmes de la diaspora, des femmes cadres qui ont atteint les plus hautes responsabilités dans les organisations internationales.
De l’autre, des millions de femmes rurales qui cultivent sans titre foncier, qui produisent sans reconnaissance, qui construisent sans garantie.
Ces deux Sénégal doivent se parler, se connecter, se renforcer mutuellement. Un programme national de mentorat structuré, adossé à une plateforme numérique de coordination, permettrait de transformer cette fracture en force collective.
Voilà ce que j’appelle le contrat de confiance entre une nation et ses femmes.
Ce contrat ne se signe pas dans les salons feutrés des conférences internationales. Il se signe dans les villages. Dans les coopératives.
Dans les champs. Dans les salles de classe rurales où une fille de douze ans décide encore chaque matin si l’école vaut la peine qu’on y retourne.
Les forums ont leur utilité. Mais leur utilité se mesure désormais à une seule question : combien d’objectifs chiffrés, datés et vérifiables en sont-ils sortis ?
Un forum qui se ferme sans réponse précise à cette question est un forum qui a manqué à son devoir historique.
Le Sénégal n’a pas besoin de plus de paroles sur ses femmes rurales.
Il a besoin de politiques publiques courageuses qui transforment leur réalité concrète.
Car l’avenir de ce pays ne se joue pas dans ses capitales. Il se joue dans ses campagnes.
Il faudra donc poser les bonnes questions et trouver les bonnes réponses. Voilà de quoi il s’agit !
La question n’est pas d’avoir tort ou raison. La question est de donner raison à celles qui, chaque matin avant l’aube, nourrissent ce pays sans jamais protester.
Il y a une phrase que j’ai apprise au lycée Van Vo à Dakar et qui ne m’a jamais quitté.
Mariama Bâ écrivait dans « Une si longue lettre » : « Ce sont toutes les familles, riches ou pauvres, unies ou déchirées, qui constituent la Nation. La réussite d’une nation passe irrémédiablement par la famille. »
J’avais peut-être seize ans. Je ne mesurais pas encore le poids de ces mots.
Aujourd’hui je le mesure.
Parce que derrière chaque famille sénégalaise, dans les villages, dans les campagnes, il y a une femme. Celle qui se lève avant l’aube. Celle qui cultive, qui nourrit, qui maintient tout debout.
Et si la réussite d’une nation passe irrémédiablement par la famille, alors elle passe irrémédiablement par elle.



