Mesdames,
Permettez à un homme de prendre la parole devant vous aujourd’hui, en toute humilité, pour porter une analyse qui ne se substitue pas à la vôtre, mais qui souhaite la servir. Je sais la place que vous occupez dans ce combat, et je sais aussi que ce combat ne pourra être gagné sans que les hommes y prennent leur part, non pour parler à votre place, mais pour ouvrir avec vous les espaces où votre parole doit désormais résonner avec toute sa force. C’est dans cet esprit que je m’adresse à vous.
Allons droit au but. Nous sommes réunis à un moment où le monde vacille et où les certitudes d’hier s’effritent. Le multilatéralisme craque sous nos yeux, les conflits se multiplient du Sahel au Soudan, de l’Ukraine à Gaza, de la RDC au Yémen, et partout, ce sont les femmes qui paient le prix le plus lourd.
Pendant que les chancelleries discutent de rapports de force, ce sont nos femmes et sœurs qui fuient sur les routes, qui négocient au péril de leur vie l’accès à un puits, à un champ, à un marché.
Le temps n’est plus aux discours d’intention. Le temps est venu d’une parole africaine claire, d’une stratégie commune, et d’un projet politique à la hauteur de notre époque.
Et puisque je veux aller droit au but, je commencerai par une vérité qui dérange mais qu’il faut nommer ici. Dans les grandes rencontres internationales, observons ce qui se passe. Les femmes occidentales arrivent avec des notes stratégiques, des analyses géopolitiques, des plans d’action chiffrés, des propositions de réforme institutionnelle. Elles parlent de gouvernance, de mécanismes de financement, de réformes du Conseil de sécurité, d’architecture de paix.
Et la femme africaine, trop souvent, arrive avec des témoignages. Des récits de viols, de déplacements, de mariages forcés, de violences subies. Ces témoignages sont vrais, ces souffrances sont réelles, et il faut continuer à les documenter.
Mais quand le témoignage devient la seule contribution attendue, quand la souffrance devient le seul passeport pour entrer dans la salle, alors la femme africaine est piégée dans un rôle qui la condamne à rester en marge. Invitée comme preuve, pas comme penseuse. Appelée à émouvoir, pas à décider.
La chair des rapports, pas l’esprit des stratégies. Et pendant qu’on raconte des blessures, d’autres écrivent les politiques qui détermineront vos vies.
Cette division du travail symbolique doit cesser. Et c’est pour cela que je m’adresse aujourd’hui à vous : parce que ce changement ne viendra que de vous, mais il appelle aussi des hommes qui le reconnaissent, le disent, et qui acceptent que les espaces de pouvoir qu’ils occupent encore largement seuls soient partagés.
Vous devez arriver dans ces enceintes avec des analyses, pas seulement avec des récits de souffrance. Avec des propositions de réforme du système financier international qui appauvrit nos États, pas seulement avec le constat de la pauvreté. Avec des plans pour transformer l’architecture de sécurité africaine, pas seulement avec la description de l’insécurité.
Avec une vision géostratégique du rôle de l’Afrique dans le monde de demain, pas seulement avec la narration de notre marginalisation actuelle. La femme africaine est aussi une stratège, une diplomate, une économiste, une théoricienne, une visionnaire. Il est temps de le faire savoir, et surtout, de le faire entendre dans les arènes qui comptent.
Regardons d’abord la réalité en face. L’Afrique a produit certains des cadres juridiques les plus avancés au monde sur le rôle des femmes dans la paix. La Résolution 1325 du Conseil de sécurité, le Protocole de Maputo, l’Agenda 2063 de l’Union africaine, la Décennie de la femme africaine : tous ces textes existent et nous engagent.
Et pourtant, où en sommes-nous ? Les femmes représentent plus de la moitié de la population du continent mais constituent moins de cinq pour cent des médiateurs dans les processus de paix officiels. Sur les cinquante-quatre pays africains, moins de la moitié dispose d’un Plan d’Action National opérationnel sur la Résolution 1325, et parmi ceux-ci, très peu sont effectivement budgétisés.
Voilà la vérité crue : les textes existent, mais le pouvoir de les faire appliquer manque. Et tant que nous nous contenterons de célébrer les conventions sans construire le rapport de force qui les rend effectives, nous resterons les gardiens vigilants d’un musée juridique.
Pourquoi ces résolutions ne s’appliquent-elles pas ? Soyons lucides. Parce que les États africains les signent souvent pour leur image diplomatique mais invoquent ensuite la souveraineté nationale ou les spécificités culturelles pour ne pas les appliquer.
Parce qu’aucun mécanisme contraignant ne sanctionne les manquements. Parce que les politiques de genre dépendent massivement de bailleurs extérieurs dont les priorités changent au gré des conjonctures géopolitiques. Parce qu’une résistance patriarcale organisée, à laquelle nous, les hommes, devons nous-mêmes opposer une voix claire, mobilise les arguments culturels et religieux pour délégitimer ces avancées.
Parce que la militarisation croissante, du Sahel à la Corne de l’Afrique, restreint l’espace civique où les femmes pouvaient agir. Et parce que, disons-le aussi, des divisions internes — entre urbaines et rurales, entre francophones et anglophones, entre élites et bases — affaiblissent le rapport de force collectif.
Au Sahel, ce paradoxe atteint son point de rupture. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger vivent une crise multidimensionnelle où nos sœurs subissent les violences sexuelles comme arme de guerre, les enlèvements, les mariages forcés avec des combattants, l’imposition de codes vestimentaires et comportementaux dans les zones contrôlées par les groupes djihadistes.
Plusieurs millions de personnes déplacées, dont la majorité sont des femmes et des enfants, survivent dans des camps où l’insécurité alimentaire le dispute aux violences. Et pourtant, ces mêmes femmes sahéliennes inventent au quotidien des formes de paix dont les acteurs officiels n’ont pas conscience. Elles négocient avec les groupes armés pour libérer des otages, pour protéger les jeunes du recrutement, pour obtenir l’accès aux ressources vitales.
Au Niger, les femmes leaders résolvent les conflits intercommunautaires entre éleveurs et agriculteurs. Au Mali, les Sinankuya sont mobilisées pour désamorcer les tensions. Ces médiations invisibles sauvent des vies tous les jours, mais ne figurent dans aucun accord officiel et ne reçoivent presque aucun financement.
Voilà encore une démonstration que la femme africaine n’est pas qu’une victime : elle est une praticienne avancée de la médiation, une experte qu’on s’obstine à ignorer.
Voilà pourquoi cette unité est nécessaire. Pas seulement entre Africaines, mais avec toutes les femmes du monde. Parce que les défis de la paix sont devenus globaux.
Parce que sans mobilisation mondiale des femmes, l’agenda Femmes, Paix et Sécurité, qui vient de célébrer ses vingt-cinq ans, deviendra une coquille vide. Mais cette unité ne peut être ni naïve ni imposée. Elle ne peut se construire que si la posture change. Vous n’irez pas mendier une place à la table mondiale.
Vous y arriverez avec vos analyses, vos propositions, vos cadres conceptuels propres, et vous y parlerez d’égale à égale.
Et puisque nous parlons d’unité mondiale des femmes, comment ne pas saluer ici, avec gratitude et reconnaissance, le travail accompli par la République populaire de Chine depuis la Conférence mondiale sur les femmes de Beijing en 1995 ?
Cette conférence historique reste l’un des moments fondateurs de la mondialisation de la cause des femmes. La Déclaration et le Programme d’action de Beijing ont posé un cadre qui structure encore aujourd’hui les politiques des droits des femmes sur tous les continents, et l’Afrique en a largement bénéficié.
La Chine, en accueillant cet événement, a fait entrer la question des femmes dans une dimension véritablement universelle, en sortant le débat des seuls cercles occidentaux et en l’inscrivant dans une perspective où les voix du Sud pouvaient enfin se faire entendre.
Depuis trois décennies, le pays a continué à porter cet héritage à travers des engagements diplomatiques constants, le soutien à ONU Femmes, la tenue régulière de sommets mondiaux des femmes, et un investissement renouvelé à l’occasion de Beijing+30.
Pour les femmes africaines, cet ancrage chinois dans la cause féminine mondiale est une ressource précieuse, d’autant que la coopération Chine-Afrique offre aujourd’hui des opportunités concrètes en matière de formation, d’infrastructures, d’éducation des jeunes filles et de soutien aux entrepreneuses.
Saluer Beijing 95, c’est aussi rappeler qu’il existe plusieurs grammaires de l’émancipation féminine, et que la diversité des partenariats internationaux est un atout pour les femmes africaines qui veulent affirmer leur souveraineté stratégique.
Et c’est ici, Mesdames, que je veux porter à votre attention ce que j’appellerai le modèle marocain, parce qu’il offre un exemple concret de ce que peut produire une vision stratégique articulée.
Le Royaume du Maroc, sous la conduite éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, a fait du leadership féminin et de la diplomatie de la paix un axe structurant de son positionnement africain et international.
Le Code de la famille, la Moudawana, réformée en 2004 sous l’impulsion royale et en cours de nouvelle révision, a démontré qu’une société musulmane peut articuler ses traditions avec une avancée majeure des droits des femmes.
La Constitution de 2011 a consacré la parité comme objectif constitutionnel. Le rôle des Mourchidates — ces femmes formées comme guides religieuses qui portent un islam de modération et d’émancipation — montre qu’il est possible de mobiliser les ressources de la foi au service des droits des femmes plutôt que de les opposer.
Le Maroc a aussi investi diplomatiquement le champ de la médiation, accueillant des processus de paix, formant des médiatrices africaines, articulant sa profondeur arabe, sa profondeur africaine, sa profondeur méditerranéenne et son ouverture atlantique. Cette diplomatie multidimensionnelle est un actif que les femmes africaines doivent comprendre et mobiliser.
Le retour du Royaume au sein de l’Union africaine en 2017, son investissement dans les infrastructures continentales, dans la coopération Sud-Sud, dans la formation des élites africaines, ouvre des espaces concrets pour les femmes du continent.
Le modèle marocain n’est pas à copier mécaniquement, car chaque pays a ses spécificités, mais il offre des enseignements précieux : on peut être souverainiste sans être fermé, on peut être ancré dans sa foi sans être obscurantiste, on peut défendre les droits des femmes sans s’aliéner sa culture, on peut construire une diplomatie féminine sans dépendre des agendas extérieurs.
Inspirez-vous de cette grammaire. Sortez du paradigme victimaire qui enferme. Refusez l’instrumentalisation géopolitique de votre cause, qu’elle vienne du Nord ou du Sud.
Au niveau international, investissez les arènes mondiales avec préparation et stratégie.
La Commission de la condition de la femme, le Conseil de sécurité, les conférences sur le climat, sur le financement, sur l’humanitaire, sont des espaces où vos voix doivent peser, pas seulement témoigner. Et que chacune d’entre vous, avant de prendre la parole dans ces enceintes, se pose cette question : est-ce que je viens raconter une douleur, ou est-ce que je viens proposer une solution ?
Est-ce que je parle au nom des victimes que je décris, ou est-ce que je parle au nom des architectes de paix que vous êtes ? Construisez des alliances avec les Latino-Américaines, les Asiatiques, les femmes du monde arabe, les femmes chinoises héritières de Beijing 95, qui partagent souvent vos analyses.
Dialoguez avec les femmes du Nord sur la base de l’égalité, sans dépendance ni ressentiment.
Et rappelez au monde que vous avez des contributions propres à apporter : l’expérience de la pluralité, la pensée du commun à travers Ubuntu, Teranga, Maaya, l’expérience de la résilience face à l’effondrement, l’articulation originale entre foi et émancipation, la mémoire des grandes résistances de Nehanda à Wangari Maathai en passant par les Amazones du Dahomey et Funmilayo Ransome-Kuti.
Au niveau religieux, soutenez les théologiennes féministes africaines, musulmanes et chrétiennes, qui désarment les usages patriarcaux des textes sacrés.
Le combat sera perdu si on laisse à d’autres le monopole de la parole religieuse.
La voix des Mourchidates marocaines, des oulémas femmes émergentes, des théologiennes chrétiennes africaines, doit porter loin.
Au niveau économique, articulez toujours les plaidoyers de paix avec la question des moyens de subsistance.
Pas de paix durable sans accès à la terre, à l’héritage.
Les femmes africaines produisent l’essentiel de l’alimentation du continent mais possèdent moins de quinze pour cent des terres. Cette injustice fondamentale est un sujet de paix, et elle exige des solutions structurelles, pas des programmes de microcrédit.
Mesdames, la paix mondiale ne sera pas construite par les seules diplomaties d’État, qui ont montré leurs limites.
Elle nécessitera la mobilisation des sociétés, et particulièrement des femmes qui en sont la majorité et qui en paient le prix le plus lourd.
Mais cette mobilisation ne suffira pas si elle reste fragmentée, dépendante, ou cantonnée au registre du témoignage. Elle doit devenir politique, organisée, stratégique.
Cessez d’être les conteuses de vos propres tragédies pour devenir les architectes de vos solutions.
Le combat des femmes africaines pour la paix n’est pas seulement le combat des femmes.
C’est le combat de tout un continent qui se cherche, qui se relève, qui veut prendre sa place dans le monde. Les hommes africains qui ne comprennent pas que leur émancipation collective passe par celle des femmes condamnent l’Afrique à l’impuissance.
Et nous, les hommes qui partageons ce constat, devons cesser d’être de simples spectateurs sympathisants. Nous devons ouvrir les espaces, partager les pouvoirs, déconstruire les codes patriarcaux dans nos foyers, nos institutions, nos partis politiques, nos chefferies.
Cette responsabilité-là, elle est la nôtre. Elle ne peut être déléguée.
Nous vivons un moment de bascule. Le monde se recompose sous nos yeux. Les puissances émergentes redéfinissent les rapports de force, le multilatéralisme cherche un second souffle, l’Afrique pèse demain démographiquement, économiquement, politiquement.
Soit les femmes africaines sont au cœur de cette recomposition avec une parole stratégique, et alors elle portera nos valeurs de paix, de dignité, de solidarité.
Soit elles y arrivent encore une fois avec des récits de souffrance pendant que d’autres écrivent l’histoire, et tout le continent en portera longtemps les conséquences.
Le modèle marocain nous montre qu’une voie est possible : enracinée, souveraine, ouverte, féminine et africaine à la fois, stratégique sans renier son identité.
Et l’héritage de Beijing 95 nous rappelle qu’aucune cause des femmes ne peut être pleinement portée sans un dialogue mondial respectueux des contributions de chaque civilisation.
Cette voie, c’est à vous de l’élargir, et à nous, les hommes, de ne plus jamais y faire obstacle.
Pas demain. Aujourd’hui.
Pas seulement dans les ministères et les ONG, mais dans les villages, les quartiers, les universités, les médias, les parlements, les conseils de sécurité.
Pas seulement entre Africaines, mais avec toutes les femmes du monde qui partagent cette exigence de paix.
Pas seulement en parlant, mais en construisant les institutions, les financements, les solidarités qui durent.
Et surtout, pas avec le seul registre de la victimisation, mais avec celui de la stratégie, de la vision, de la proposition.
Mes sœurs, l’histoire ne vous attendra pas.
Les générations qui viennent jugeront ce que nous aurons fait, ensemble, hommes et femmes, de ce moment.
Soyez à la hauteur, et nous nous tiendrons à vos côtés.
Voilà, Mesdames, l’ambition qui nous anime, et voilà l’esprit que nous souhaitons porter lors de la prochaine et cinquième édition du Sommet de l’Africanité, qui se tiendra du 5 au 7 à l’Université Mohammed V de Rabat.
Ce rendez-vous n’est pas un colloque de plus dans le calendrier saturé des rencontres internationales.
C’est le lieu où nous voulons faire converger ces convictions, donner corps à ce changement de paradigme, et inscrire dans les actes la transformation que cette analyse appelle.
Rabat sera le creuset où la femme africaine viendra non plus avec le récit de ses souffrances, mais avec la cartographie de ses solutions.
Où les hommes qui croient en cette ambition viendront non plus en alliés silencieux, mais en partenaires engagés.
Où le modèle marocain, dans son enracinement et son ouverture, et l’héritage universel de Beijing 95, offriront à toutes les voix africaines un espace de dialogue, de stratégie et de fraternité.
Où nous bâtirons ensemble, à l’ombre de l’Université Mohammed V — ce haut lieu du savoir africain qui a formé tant de générations d’élites du continent — les contours d’une diplomatie féminine africaine décomplexée, ambitieuse, et prête à peser dans le monde qui vient.
Que ce sommet soit donc le moment où nous passons des constats aux engagements, des plaidoyers aux pactes, des intentions aux institutions.
Que Rabat, du 5 au 7, devienne le symbole de cette Afrique qui n’attend plus qu’on parle d’elle, mais qui parle elle-même, par la voix de ses femmes, par la plume de ses penseurs, par la vision de ses dirigeants.
La paix sera l’œuvre des femmes, ou elle ne sera pas.
Et l’Afrique en sera l’architecte, ou elle en restera la victime.
Le choix vous appartient, et nous serons à vos côtés pour qu’il soit fait dans la dignité.
Rendez-vous à Rabat. Faisons-le ensemble. Maintenant.
Je vous remercie.



