Macky Sall à l’ONU : un plaidoyer géostratégique pour la paix dans le monde
Analyse par Nasrallah Belkhayate

Il faut regarder la plaidoirie de Macky Sall à l’ONU avec des lunettes géostratégiques, pas seulement avec des lunettes politiques classiques. Ce qu’il a fait, ce n’est pas une simple présentation de candidature.
Ce n’est pas non plus un exercice de communication parmi d’autres. C’est une démonstration de positionnement dans un moment international où le système multilatéral traverse à la fois une crise d’autorité, une crise d’efficacité et une crise de confiance. Et c’est justement là que sa parole prend de la force.
La première chose qui frappe, c’est qu’il ne s’est pas présenté comme un homme de théorie, mais comme un homme d’expérience. Cela peut paraître banal, mais en réalité c’est essentiel.
Dans une organisation comme l’ONU, où les grands principes sont souvent connus de tous, la vraie différence se joue dans la capacité à faire travailler ensemble des acteurs qui n’ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes priorités, ni la même lecture du monde.
En rappelant qu’il a exercé des responsabilités à tous les niveaux, du fonctionnaire au chef d’État, Macky Sall construit un argument très puissant : il connaît la machine publique de l’intérieur, il connaît la décision politique, il connaît le terrain administratif, et il connaît aussi la solitude du pouvoir quand il faut arbitrer entre des urgences contradictoires. Autrement dit, il dit aux États membres : je ne viens pas apprendre le réel, je viens avec le réel.
Deuxième point, et il est majeur : sa plaidoirie repose sur l’idée de restauration de la confiance. C’est probablement l’axe le plus intelligent de son intervention.
Aujourd’hui, l’ONU n’est pas seulement confrontée aux guerres, aux fractures Nord-Sud, aux rivalités entre grandes puissances ou aux impasses du Conseil de sécurité. Elle est confrontée à quelque chose de plus profond : beaucoup d’États doutent de son impartialité, beaucoup de peuples doutent de son utilité, et beaucoup de partenaires doutent de sa capacité à produire des résultats concrets.
Quand Macky Sall dit qu’il veut apaiser les tensions, réduire les fractures et redonner espoir dans l’action collective, il touche au cœur du problème. Il ne parle pas d’abord d’institutions, il parle de la matière première sans laquelle aucune institution ne tient : la confiance.
Et c’est là qu’intervient sa vraie force géostratégique. Il se place comme un médiateur crédible entre les blocs. Il insiste sur sa volonté d’être un bâtisseur de ponts entre l’Est et l’Ouest, entre le Nord et le Sud, entre les nations, les cultures et les civilisations. Dans le monde actuel, ce n’est pas une formule décorative.
C’est une ligne de force. Le prochain Secrétaire général de l’ONU ne pourra pas être seulement un bon administrateur. Il devra être un équilibriste de haut niveau, capable de parler à Washington, Pékin, Moscou, Bruxelles, Addis-Abeba, Delhi, Riyad et Brasilia sans perdre sa crédibilité.
Or Macky Sall apporte ici un atout rare : il vient d’un pays africain, mais il a pratiqué les grands forums globaux, du G7 au G20, et il s’est déjà tenu dans des espaces où les puissances se regardent en chiens de faïence tout en ayant besoin d’un langage commun. Cela compte énormément.
Sa plaidoirie est forte aussi parce qu’elle ne reste pas dans l’abstraction diplomatique. Sur la paix et la sécurité, il parle de diplomatie préventive, d’alerte précoce, de médiation et de coopération avec les organisations régionales.
Là encore, il vise juste. Le monde de 2026 n’a plus besoin d’une ONU qui arrive seulement après l’explosion des crises. Il a besoin d’une ONU capable d’anticiper, de désamorcer, de relayer et de s’appuyer sur des architectures régionales déjà en mouvement. Cette articulation entre ONU et organisations régionales est stratégique, parce qu’elle correspond à la réalité du terrain.
L’avenir du multilatéralisme ne passera pas par un centre unique qui décide pour tous, mais par une capacité de coordination intelligente entre plusieurs niveaux d’action. Sur ce point, Macky Sall montre qu’il a compris le changement d’époque.
Il y a aussi un autre élément qui donne de la densité à sa candidature : sa manière de lier sécurité, développement, dette, investissement et migration. Beaucoup parlent de ces sujets séparément. Lui les relie. Et cette liaison est précisément ce que fait une pensée géostratégique sérieuse.
Quand il explique que la dette est devenue insoutenable, que les financements publics sont insuffisants, que sans infrastructures il n’y a pas de transformation économique, et que sans croissance partagée il sera impossible de réduire les pressions migratoires, il produit une lecture systémique. Il montre qu’il ne voit pas la scène mondiale comme une juxtaposition de crises, mais comme un ensemble de chaînes causales.
C’est très important pour un futur Secrétaire général. Parce qu’à ce niveau, gouverner par silos ne fonctionne pas. Il faut une vision qui relie les fractures économiques aux tensions sociales, les tensions sociales aux instabilités politiques, et les instabilités politiques aux désordres internationaux.
Sa crédibilité se joue également sur le terrain des réformes. Là encore, son discours est plus fort qu’il n’y paraît. Quand il parle de rationaliser, simplifier et optimiser, il envoie un signal clair aux États membres : il a compris que l’ONU ne souffre pas seulement d’un déficit politique, mais aussi d’un problème de lisibilité, de coordination et de rendement.
Les États veulent une organisation fidèle à ses principes, mais ils veulent aussi une organisation qui justifie ses dépenses, réduise les doublons et adapte son action aux réalités du terrain. En assumant cette exigence de gestion rigoureuse, Macky Sall parle à la fois aux pays du Sud qui demandent plus d’efficacité et aux grands contributeurs qui demandent plus de discipline. C’est une position d’équilibre, donc une position de rassemblement.
Il faut également souligner la maturité de son approche sur la réforme du Conseil de sécurité. Il ne tombe ni dans la démagogie ni dans la résignation. Il reconnaît que le Conseil, dans sa forme actuelle, ne représente plus le monde tel qu’il est. Il rappelle implicitement l’exigence africaine d’une représentation plus juste.
Mais il ne promet pas l’impossible. Il se place comme celui qui peut pousser l’agenda, maintenir la pression en faveur d’une plus grande inclusion, sans casser le cadre institutionnel.
Là encore, ce n’est pas un détail. Le Secrétaire général de l’ONU n’est pas un souverain ; il est un stratège de l’influence dans un système de contraintes. Montrer qu’on sait distinguer ce qui relève du volontarisme et ce qui relève du rapport de forces, c’est déjà montrer qu’on est prêt.
Enfin, il y a dans cette plaidoirie quelque chose qui dépasse le cas personnel de Macky Sall : elle donne à voir une candidature du Sud qui ne se victimise pas, qui ne mendie pas une reconnaissance, mais qui propose une méthode. C’est là, à mon sens, le point décisif.
Il dit, en substance : le monde fragmenté d’aujourd’hui a besoin d’un profil capable de comprendre simultanément les attentes des puissances, les urgences des pays en développement, la nécessité de la réforme et le langage de la médiation. Et ce profil, je l’incarne.
Voilà pourquoi sa plaidoirie est forte. Elle est forte parce qu’elle est sobre, structurée et ancrée dans le réel. Elle est forte parce qu’elle propose une lecture du monde avant de proposer un homme. Et elle est forte surtout parce qu’elle laisse apparaître une vérité simple : dans une ONU divisée, sous pression et contestée, le prochain Secrétaire général devra être moins un gestionnaire de routine qu’un artisan d’équilibres.
À l’évidence, Macky Sall a voulu montrer qu’il est prêt pour cette fonction.
Et à bien écouter son argumentation, il faut reconnaître une chose : il a déjà commencé à parler comme un Secrétaire Général de l ‘ONU.
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