Architecture navale : Quand Rim et Abla redessinent la mer
Yacht KAIA, manifeste de silence

Sur le pont de KAIA, tout semble avoir été pensé pour qu’on oublie que l’on est sur un bateau. Les courbes épousent l’horizon, les matières absorbent la lumière, les volumes laissent passer l’air. Ici, ni chrome éclatant, ni mobilier tapageur : seulement du bois blond, du cuir discret, et des lignes douces. KAIA est un yacht, mais surtout un manifeste. Celui d’une nouvelle manière d’envisager le luxe en mer, portée par deux femmes : Abla Bichara et Rime El Guermai.
L’une est ingénieure et designer, l’autre architecte. Ensemble, elles forment UNALOME YACHT DESIGN, un duo marocain qui s’est donné pour mission de réconcilier fonction, sensibilité et sobriété. Avec ce premier projet d’envergure, elles redéfinissent les codes d’un secteur encore très masculin et souvent guidé par la démonstration.
Leur approche repose sur une conviction simple : l’espace doit servir l’usage, pas l’inverse. Lorsqu’elles découvrent le plan initial de KAIA, tout est cloisonné, refermé, orienté vers l’intérieur. « Nous avons voulu renverser le regard », explique Rime El Guermai. De fait, leur première décision est spatiale : décloisonner, réaligner les volumes, ouvrir la perspective vers la mer.
Le salon principal est entièrement reconfiguré. Les banquettes sont prolongées, les lignes tendues, les ruptures effacées. Le résultat n’est pas spectaculaire, mais apaisant. Ce qui frappe, c’est la cohérence. La mer devient un prolongement naturel du lieu de vie. « Il ne s’agit pas de mettre en scène, mais de révéler l’essentiel », ajoute-t-elle.
Chaque élément est pensé sur mesure. Rien n’est ajouté sans nécessité. Le mobilier s’adapte à la coque sans l’imiter. Une banquette cache un caisson de climatisation, habillé de cuir rainuré. Les systèmes techniques – audio, ventilation, éclairage – disparaissent dans les détails. L’esthétique, ici, est une affaire d’intégration.
Dans les cabines, le langage reste le même. Pas de ruptures chromatiques ni de transitions brutales. Les teintes sont sobres, les matières tactiles, les éclairages indirects. Le confort ne passe pas par l’opulence, mais par la justesse : celle de la circulation, de la lumière, du silence.



Deux espaces de repas ont été créés : l’un à l’extérieur, ouvert mais abrité, en lien direct avec le cockpit ; l’autre à l’intérieur, modulable, capable de s’adapter à plusieurs configurations. Deux bars également, dont l’un escamotable, intégré dans une banquette avant. Ce module peut se transformer en lit de pont ou en espace de service. La modularité ne crie pas son nom, elle se manifeste par sa discrétion.
La lumière naturelle joue un rôle central. Une casquette striée, à l’arrière, filtre le soleil et projette des ombres mouvantes sur le pont. Le plafond du salon, composé comme une partition graphique, rythme l’espace avec des lignes douces. Rien n’est figé. Les matières – bois, cuir, textile brut – ont été choisies pour leur capacité à évoluer, à dialoguer avec l’environnement marin.

Abla Bichara et Rime El Guermai refusent l’effet. Elles privilégient la cohérence, l’usage, la continuité. KAIA ne cherche pas à impressionner, mais à accompagner. À bord, tout est fluide, lisible, logique. Le projet se distingue moins par ce qu’il montre que par ce qu’il permet : un luxe de respiration.
« Mon travail commence toujours par l’écoute du commanditaire », précise Rime El Guermai. « Il ne s’agit pas de projeter une idée, mais de capter une intention. Mon rôle est de traduire l’esprit de celui qui rêve ce bateau – et de l’aider à le révéler, sur mesure, dans un langage qui lui ressemble. »
Cette posture, plus rare qu’il n’y paraît dans l’univers du yachting, donne à KAIA une profondeur singulière. Ce n’est pas un objet flottant, mais un espace pensé pour le quotidien, le mouvement, le silence. Ce silence, justement, est omniprésent dans le projet. Il n’est pas seulement acoustique : il est esthétique, fonctionnel, mental.
Le duo Bichara–El Guermai semble inaugurer une nouvelle approche de l’architecture navale. Plus discrète. Plus intérieure. Plus respectueuse du corps et du temps. KAIA n’est pas une exception. Il est peut-être un signe avant-coureur. Celui d’un design qui ose ralentir, affiner, écouter.
À l’heure où le luxe se réinvente, où l’objet rare cède peu à peu la place à l’expérience authentique, KAIA marque un tournant. Il témoigne de ce que pourrait être la mer de demain : un espace à vivre, non à conquérir.
Et si deux femmes en étaient à l’origine, ce n’est sans doute pas un hasard. Leur regard, libre de certains réflexes, fait émerger autre chose : une architecture du ressenti, du détail maîtrisé, du silence choisi.
Une étoile de mer est née. Elle ne brille pas plus fort que les autres. Elle brille autrement.







