Edito

Le Vietnam : miroir stratégique pour l’Afrique

Le parcours du Vietnam, passé en une seule génération de l’un des pays les plus pauvres du monde à une économie à revenu intermédiaire, constitue une source d’inspiration profonde et un cas d’étude pertinent pour les nations africaines en quête de leur propre trajectoire de développement.

L’histoire de cette nation d’Asie du Sud-Est n’est pas un conte de fées économique, mais le résultat d’une série de réformes pragmatiques, d’une vision étatique claire et d’un investissement soutenu dans ses atouts les plus précieux. Alors que l’Afrique regorge de potentiel, de dynamisme et de ressources, l’examen du modèle vietnamien offre des leçons précieuses, non pas comme une formule à copier, mais comme un miroir stratégique pour éclairer ses propres choix.

Le point de bascule de l’histoire vietnamienne moderne est sans conteste le « Doi Moi » ou « renouveau », initié en 1986. Cette politique audacieuse a marqué la transition d’une économie centralement planifiée vers ce que le pays a appelé une « économie de marché à orientation socialiste ».

Concrètement, le Vietnam s’est ouvert aux investissements étrangers, a encouragé l’entreprise privée et s’est intégré aux chaînes de valeur mondiales, tout en maintenant un contrôle politique ferme et une stabilité qui s’est avérée cruciale pour attirer les capitaux à long terme.

Cette approche, parfois qualifiée de « capitalisme de connivence » en raison de la relation étroite entre le Parti communiste et les affaires, a néanmoins permis d’éviter les chocs et l’instabilité qui ont accompagné certaines transitions économiques ailleurs dans le monde.

Pour l’Afrique, où le déficit annuel en financement des infrastructures est estimé entre 68 et 108 milliards de dollars, la leçon est double : la nécessité d’une vision étatique forte et la capacité à créer un environnement stable et prévisible pour les investisseurs sont des prérequis indispensables à une transformation économique durable.

L’un des succès les plus spectaculaires du Vietnam réside dans sa transformation agricole. Autrefois en proie à la famine, le pays est aujourd’hui le deuxième exportateur mondial de riz et une puissance agricole dans des domaines comme le café, les fruits de mer et la noix de cajou.

Cette « révolution verte » n’est pas le fruit du hasard, mais d’une politique volontariste de distribution des terres, d’investissement dans l’irrigation, et d’adoption de nouvelles technologies, permettant une croissance annuelle moyenne du secteur de 3,5% entre 1986 et 2023. Le contraste avec la situation africaine est frappant.

Le continent, qui possède 60% des terres arables non cultivées du monde, voit son insécurité alimentaire s’aggraver, avec une augmentation de 60% du nombre de personnes sous-alimentées entre 2014 et 2023. Le modèle vietnamien montre que la souveraineté alimentaire est la première des souverainetés et qu’un secteur agricole modernisé et productif est le socle de l’industrialisation, libérant de la main-d’œuvre pour les usines et créant un marché intérieur pour les biens manufacturés.

L’Afrique a besoin de sa propre révolution verte, adaptée à ses écosystèmes variés, pour nourrir sa population et jeter les bases d’une économie diversifiée.

Le développement industriel du Vietnam a été propulsé par une stratégie agressive d’attraction des investissements directs étrangers (IDE), dont le stock dépassait 322 milliards de dollars fin 2024. Le pays a su créer un écosystème attractif grâce à des zones économiques spéciales (ZES) efficaces, qui sont passées de simples zones d’exportation à des pôles technologiques et industriels intégrés.

Ces ZES ont été soutenues par des investissements massifs dans les infrastructures, avec un objectif de 3 000 kilomètres d’autoroutes d’ici fin 2025 et une augmentation massive de la capacité portuaire. L’Afrique, de son côté, a vu le nombre de ses ZES exploser, dépassant les 230 dans 43 pays, mais leurs performances restent mitigées, souvent déconnectées des économies locales.

L’expérience vietnamienne suggère que le succès ne réside pas seulement dans les incitations fiscales, mais dans l’intégration stratégique de ces zones à l’économie nationale, la formation d’une main-d’œuvre qualifiée et la construction d’infrastructures de classe mondiale. Il ne s’agit pas d’une insertion passive dans l’économie mondiale, mais d’une intégration stratégique où l’État joue un rôle de chef d’orchestre.

Cependant, ni la révolution agricole ni le boom industriel n’auraient été possibles sans l’investissement le plus fondamental du Vietnam : son capital humain. Avec un taux d’alphabétisation de plus de 97% et des résultats remarquables dans les classements internationaux d’éducation, le pays a compris que la première des richesses est la connaissance.

Le taux de scolarisation primaire est quasi universel, et l’indice de capital humain du Vietnam est le plus élevé parmi les économies à revenu intermédiaire de la tranche inférieure. Parallèlement, des progrès spectaculaires ont été réalisés dans la santé, avec une espérance de vie passant de 70,5 ans en 1990 à 74,5 ans en 2023 et une couverture santé pour 93% de la population.

Pour l’Afrique, où un cinquième des adultes sans éducation formelle vit dans l’extrême pauvreté, cette leçon est primordiale. Le développement ne peut être durable s’il ne repose pas sur des citoyens éduqués, en bonne santé et capables de s’adapter aux exigences d’une économie moderne. L’investissement dans l’éducation et la santé n’est pas une dépense, mais la condition sine qua non de la prospérité future.

En définitive, le fil conducteur du miracle vietnamien est le rôle d’un État développeur, stratège et visionnaire. Loin d’être un acteur minimaliste, l’État vietnamien a été un catalyseur, guidant le développement, corrigeant les défaillances du marché et assurant que les fruits de la croissance soient, dans une certaine mesure, partagés. Il n’existe pas de modèle unique, et l’Afrique, avec sa diversité de contextes politiques, culturels et économiques, ne doit pas chercher à imiter servilement.

Des pays comme le Maroc, l’Éthiopie, le Ghana ou le Rwanda montrent déjà qu’il existe des voies de développement africaines distinctes et réussies. Néanmoins, le Vietnam offre une preuve éclatante que la fatalité de la pauvreté peut être vaincue. Il démontre qu’avec une vision claire, un leadership politique engagé, une stratégie d’intégration mondiale intelligente, et un investissement massif dans l’agriculture et le capital humain, un pays peut changer son destin.

Pour l’Afrique, le message du Vietnam n’est pas une feuille de route, mais un puissant appel à l’action et à la confiance en sa propre capacité à forger un avenir prospère pour ses peuples.

 

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