Axe Rabat-Astana : Une Alliance Stratégique au cœur de l’ Eurasie
Analyse par Nasrallah Belkhayate

Dans un paysage mondial marqué par l’incertitude et la recomposition des blocs géopolitiques, le partenariat stratégique entre le Royaume du Maroc et la République du Kazakhstan émerge comme un cas d’école de coopération Sud-Sud, illustrant une convergence remarquable de visions et d’intérêts.
Loin d’être une simple construction diplomatique, cette alliance, qui a célébré 33 ans de relations en 2025, a atteint une maturité exceptionnelle, portée par un dialogue politique constant, un essor économique spectaculaire et une ambition partagée pour la souveraineté et l’innovation.
Cet axe Rabat-Astana, pont entre l’Afrique et l’Asie centrale, s’affirme comme un facteur de stabilité et un modèle de développement dans un monde multipolaire.
L’année 2025 a constitué un tournant, marquant une intensification sans précédent du dialogue politique.
La première visite officielle historique au Maroc du Vice-Premier Ministre et Ministre des Affaires étrangères kazakh, M. Murat Nurtleu, en février 2025, a inauguré une nouvelle ère, rapidement suivie par des échanges interparlementaires de haut niveau, notamment la visite de M. Irlan Kochanov, Président de la Chambre basse du Parlement kazakh.
Ces interactions au sommet ne relèvent pas de la simple courtoisie diplomatique ; elles témoignent d’une volonté affirmée d’aligner les objectifs nationaux et les intérêts stratégiques.
La consolidation du cadre juridique, avec la ratification par le Kazakhstan de trois accords majeurs sur l’extradition et l’assistance judiciaire, vient ancrer cette coopération dans un socle de confiance et de prévisibilité.
Cette confiance est cimentée par le soutien constant et sans équivoque du Kazakhstan à l’intégrité territoriale du Maroc, une position qui constitue la pierre angulaire de la relation bilatérale.
Cette convergence politique trouve un écho puissant dans les trajectoires de réformes internes des deux nations.
Sous l’impulsion du Président Kassym-Jomart Tokayev, le Kazakhstan est engagé dans une transition institutionnelle majeure visant à consolider la stabilité et à moderniser la gouvernance.
Des initiatives telles que la création du Khalyk Kenesi (Conseil du Peuple) doté d’un droit d’initiative législative et l’établissement d’un poste de Vice-Président visent à renforcer la résilience du système étatique.
Cette démarche de gouvernance éclairée résonne avec la dynamique de réformes continues menées au Maroc sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, où la stabilité politique est le socle de tout développement socio-économique.
Bien que le Maroc ait légèrement reculé à la 75ème place de l’Indice Chandler de la bonne gouvernance en 2025, son cadre institutionnel demeure une référence de stabilité dans la région.
Le pilier le plus visible de ce partenariat est sans doute son volet économique.
Le Maroc s’est hissé au rang de premier partenaire commercial du Kazakhstan sur le continent africain.
Les chiffres témoignent d’une accélération fulgurante : après avoir atteint 274 millions de dollars sur l’ensemble de l’année 2024, les échanges commerciaux ont bondi de plus de 67 % pour dépasser 405 millions de dollars au cours des neuf premiers mois de 2025 seulement.
Cette performance remarquable illustre un potentiel loin d’être pleinement exploité. La création récente du Conseil d’Affaires Kazakhstan-Maroc est destinée à catalyser cette dynamique, en structurant les relations entre les communautés d’affaires.
Le Kazakhstan, puissance agricole, se positionne comme un fournisseur fiable pour la sécurité alimentaire marocaine, notamment en blé, avec des prévisions d’exportation de 10 millions de tonnes au niveau mondial.
Cette coopération est d’autant plus stratégique que les deux pays partagent une vision commune de la souveraineté multidimensionnelle.
Face aux tensions mondiales, le Président Tokayev a souligné la nécessité pour son pays de défendre fermement ses intérêts nationaux, notamment au sein de l’Union Économique Eurasienne (UEEA), en luttant contre le protectionnisme et en assurant sa sécurité alimentaire.
Cette posture trouve un parallèle direct dans la vision marocaine, qui poursuit activement son autonomie stratégique dans des domaines clés. En matière de sécurité alimentaire, le Maroc poursuit sa stratégie « Génération Green » tandis que le Kazakhstan demeure un acteur majeur du marché agricole mondial, fournissant 80 pays avec ses exportations agricoles dépassant les 6 milliards de dollars.
Sur le plan énergétique, le Maroc a doublé sa capacité en énergies renouvelables, passant de 2 767 mégawatts en 2015 à 5 466 mégawatts en 2024, tandis que le Kazakhstan consolide sa position de puissance énergétique mondiale.
En matière d’industrialisation, le Maroc accélère sa transformation dans l’automobile et l’aéronautique, tandis que la production manufacturière kazakhe a dépassé 44,4 milliards de dollars entre janvier et octobre 2025.
Au-delà des échanges traditionnels, Rabat et Astana partagent la conviction que la technologie, et en particulier l’Intelligence Artificielle (IA), est la clé de la compétitivité future.
Les deux nations ont pris des engagements forts pour ne pas manquer cette révolution.
Le Président Tokayev a insisté sur le fait que l’IA transforme les réalités mondiales et a lancé des projets ambitieux, comme la création d’une université de recherche en IA et le déploiement de centres de données de nouvelle génération, dont un centre de niveau III garantissant une fiabilité de 99,982 %.
De son côté, le Maroc s’est positionné comme un hub technologique régional, marquant son engagement en rejoignant le Partenariat Mondial pour l’Intelligence Artificielle (PMIA).
Le Royaume se classe au 4ème rang mondial en matière d’adoption de l’IA par les cadres et ambitionne de voir le marché de l’IA contribuer à hauteur de 1,4 milliard de dollars à son économie d’ici 2030.
Cette convergence technologique ouvre des perspectives de coopération inédites, de la cybersécurité à la numérisation des services publics.
Le socle de ce partenariat stratégique est également humain et culturel.
L’entrée en vigueur de l’accord sur l’exemption de visa, permettant des séjours de 30 jours, a considérablement fluidifié les échanges.
La coopération éducative se renforce, avec l’attribution de bourses et, fait notable, la formation d’imams kazakhs au prestigieux Institut Mohammed VI de Rabat, illustrant la profondeur de la confiance mutuelle.
La culture kazakhe a rayonné au Maroc en 2025, avec une présence remarquée en tant qu’invité d’honneur à plusieurs festivals de cinéma, offrant au public marocain une fenêtre sur la richesse de ses traditions artistiques.
Des films comme « Tulpan », « Sasri », « Tomilis » et « Paraole bien » ont été projetés, enrichissant les échanges culturels et renforçant les liens entre les peuples.
Le partenariat entre le Kazakhstan et le Maroc dépasse le cadre d’une relation bilatérale classique.
Il s’agit d’un axe stratégique en pleine consolidation, fondé sur des piliers solides : une convergence politique et diplomatique, une complémentarité économique au potentiel immense, une vision partagée de la souveraineté et une course commune vers l’innovation.
Alors que le Kazakhstan étend sa présence diplomatique en Afrique, le Maroc confirme son rôle de porte d’entrée et de partenaire pivot sur le continent.
Ensemble, ces deux nations souveraines ne se contentent pas de s’adapter au nouvel ordre mondial ; elles contribuent activement à le façonner, en démontrant la puissance d’une coopération fondée sur le respect mutuel et la poursuite d’une prospérité partagée.
Les perspectives pour 2026 et au-delà s’annoncent prometteuses, avec des visites de haut niveau prévues, notamment celle du Ministre des Affaires étrangères du Royaume et du Président de la Chambre des Représentants à Astana, ainsi que la signature d’un mémorandum d’entente entre la Société nationale KazBioFarm et l’Institut Pasteur du Maroc, témoignant de l’ambition d’approfondir la coopération dans tous les domaines.



