Edito

De Beijing à Beijing+30 : Laissez moi vous expliquer !

Par Nasrallah Belkhayate

L’histoire depuis le début.

L’histoire de Beijing+30 ne commence pas en 2025. Elle commence bien plus tôt, dans un long mouvement international qui a peu à peu imposé une idée simple mais révolutionnaire : les femmes ne doivent plus être reléguées à la marge de l’histoire, elles doivent être reconnues comme des actrices centrales du progrès, de la paix et de la transformation des sociétés

Lorsque le monde parle aujourd’hui de Beijing+30, il ne parle donc pas seulement d’un anniversaire. Il parle d’un chemin de trente années, fait d’espérance, de luttes, d’avancées réelles, mais aussi de retards, de résistances et de promesses encore inachevées.

Le moment fondateur se situe à Beijing, en Chine, du 4 au 15 septembre 1995, lors de la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes organisée par les Nations unies.

Cette conférence fut historique à plusieurs titres. D’abord, parce qu’elle fut la plus importante des quatre grandes conférences mondiales sur les femmes tenues entre 1975 et 1995.

Ensuite, parce qu’elle a rassemblé plus de 17 000 participantes et participants, parmi lesquels des délégations gouvernementales, des représentantes d’ONG, des responsables internationaux et des médias venus du monde entier.

Enfin, parce qu’elle s’est conclue par l’adoption unanime, par 189 pays, de la Déclaration et du Programme d’action de Beijing, devenu depuis le texte politique mondial de référence pour l’égalité entre les femmes et les hommes

Ce qui s’est joué à Beijing en 1995 dépasse la tenue d’une simple conférence internationale. Le monde y a reconnu que la question des femmes n’était pas un thème sectoriel, mais un sujet qui touche l’ensemble de la vie humaine : l’économie, l’éducation, la santé, le pouvoir, les médias, l’environnement, la dignité, la justice et la paix.

Le Programme d’action de Beijing a ainsi défini douze domaines critiques de préoccupation, parmi lesquels la pauvreté, l’éducation et la formation, la santé, les violences faites aux femmes, l’accès à l’économie, la participation au pouvoir et à la décision, les droits humains des femmes, mais aussi les femmes et les conflits armés

C’est un point capital : dès 1995, le lien entre leadership féminin, paix et sécurité était clairement posé.

À Beijing, une idée essentielle a émergé avec force : les droits des femmes sont des droits humains. Les Nations unies ont elles-mêmes souligné qu’un changement fondamental s’y était opéré : le débat ne portait plus seulement sur « la condition féminine », mais sur la nécessité de repenser l’ensemble des structures sociales et des relations entre les femmes et les hommes.

Cette bascule intellectuelle et politique fut immense. Elle signifiait que l’égalité ne pouvait plus être traitée comme une faveur ou une mesure accessoire. Elle devenait une exigence universelle, touchant la légitimité même des institutions, des lois et des politiques publiques.

Les années qui ont suivi n’ont pas été un simple prolongement administratif. Elles ont été une période d’appropriation progressive. Tous les cinq ans, les États ont été invités à revoir leurs engagements, à évaluer ce qui avait été accompli et à identifier les blocages persistants

Cette méthode de suivi a permis de maintenir vivant l’esprit de Beijing. Elle a aussi rappelé une vérité fondamentale : les textes internationaux n’ont de valeur que s’ils sont traduits dans les lois, les budgets, les politiques éducatives, les systèmes de santé, les mécanismes de protection et les institutions de décision.

Une seconde étape décisive est intervenue en 2000, avec l’adoption à l’unanimité de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies. Cette résolution est souvent présentée comme l’acte fondateur de l’agenda Femmes, paix et sécurité.

En réalité, elle prolonge et consolide ce que Beijing avait déjà rendu visible cinq ans plus tôt. La résolution 1325 reconnaît l’importance de la participation des femmes dans la prévention et la résolution des conflits, dans les négociations de paix, dans les opérations de maintien de la paix, dans la planification humanitaire et dans la reconstruction post-conflit. Elle affirme ainsi que la paix durable ne peut être pensée sans les femmes, ni contre elles.

À partir de là, le lien entre l’égalité de genre et la sécurité internationale devient de plus en plus clair. D’autres résolutions suivront, notamment sur les violences sexuelles en période de conflit, sur la participation des femmes aux processus de paix et sur la responsabilité des États face à ces enjeux.

Mais l’esprit demeure le même : la sécurité ne peut plus être définie uniquement en termes militaires ; elle doit aussi être humaine, sociale, institutionnelle et inclusive. Cette évolution est un héritage direct de Beijing.

Trente ans plus tard, quand arrive 2025, le monde entre dans la séquence dite Beijing+30. Ce terme signifie tout simplement : trente ans après Beijing. Mais derrière cette formule se cache un exercice beaucoup plus profond qu’une commémoration. Il s’agit d’un bilan mondial.

Qu’a-t-on réellement changé depuis 1995 ? Quels progrès ont été obtenus ? Quels blocages demeurent ? Où les promesses ont-elles été tenues, et où restent-elles purement déclaratives ?

Le bilan de Beijing+30 est à la fois encourageant et préoccupant. Encourageant, parce que des résultats indéniables existent. Selon les Nations unies, la Plateforme de Beijing a contribué à une progression des protections juridiques contre les violences faites aux femmes, avec 1 583 lois adoptées dans 193 pays, contre seulement 12 pays disposant de telles lois en 1995.

Les services d’aide aux survivantes se sont élargis, l’éducation des filles a progressé, et la présence des femmes dans la vie politique et dans certains espaces de décision s’est renforcée. Le domaine de la paix et de la sécurité a également avancé, avec le passage de 19 plans d’action nationaux sur les femmes, la paix et la sécurité en 2010 à 112 aujourd’hui.
.

Mais le bilan est aussi préoccupant, parce que les progrès restent fragiles et inégalement répartis. Les crises se sont multipliées : pandémie, instabilités économiques, effets du changement climatique, durcissement de certains contextes politiques et hausse des conflits armés.

En 2023, plus de 170 conflits armés étaient recensés dans le monde, et 612 millions de femmes et de filles vivaient à proximité de zones de conflit, soit plus du double du niveau des années 1990.

Dans de nombreuses sociétés, les femmes continuent de subir les écarts salariaux, la sous-représentation dans les postes de décision, la violence fondée sur le genre, ainsi qu’une charge disproportionnée du travail de soin non rémunéré.

Ainsi, Beijing+30 ne raconte pas seulement une réussite ; il raconte aussi une bataille inachevée.

Pour l’Afrique, cette histoire prend une profondeur particulière. La revue régionale conduite en 2024 par la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, en collaboration avec ONU Femmes et la Commission de l’Union africaine, a montré que Beijing+30 devait être pensé non comme un simple rendez-vous onusien, mais comme un moment stratégique pour le continent.

L’Afrique y voit une occasion de relier les engagements internationaux aux réalités concrètes de la gouvernance, de la médiation, de la sécurité humaine, de la participation politique et de la reconstruction sociale. C’est dans cet esprit que des initiatives comme le Sommet de l’Africanité 2026 veulent prolonger la réflexion en ancrant la question du leadership féminin dans les défis africains contemporains
.

Ce que raconte, au fond, toute cette histoire, c’est un déplacement de regard. En 1995, il fallait convaincre que les femmes avaient droit à une place égale. En 2000, il fallait démontrer que leur participation était indispensable à la paix. En 2025, il ne s’agit plus seulement de convaincre ou de démontrer : il faut prouver dans les faits que les institutions, les États et les sociétés sont capables de transformer les principes en réalités. Beijing+30 nous place donc devant une exigence de vérité. Non pas la vérité des discours, mais celle des résultats.

Si je devais raconter cette histoire en une seule phrase, je dirais ceci : Beijing a donné au monde une vision, les décennies suivantes ont construit des instruments, et Beijing+30 oblige désormais les nations à répondre de ce qu’elles ont vraiment fait de cette promesse. De Pékin à Rabat, des conférences internationales aux réalités africaines, le message reste intact : il n’y aura ni paix durable, ni sécurité juste, ni avenir équilibré sans le leadership des femmes.

 

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page