je voudrais maintenant simplement regarder avec vous une chronologie, et tirer de cette chronologie les questions qu’elle nous adresse aujourd’hui.
En 1979, l’Assemblée générale des Nations unies adopte la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Le texte entre en vigueur en 1981. Il sera, au fil des décennies, ratifié par la quasi-totalité des États membres, à quelques exceptions notables près.
C’est, à l’époque, une avancée saluée comme historique. Pour la première fois, un instrument juridique international consacre l’égalité dans tous les domaines de la vie politique, économique, sociale, culturelle et civile.
Vingt-et-un ans plus tard, le 31 octobre 2000, le Conseil de sécurité adopte à l’unanimité la résolution 1325 sur les femmes, la paix et la sécurité.
Première résolution du Conseil consacrée spécifiquement aux femmes dans les conflits, elle reconnaît que les guerres frappent les femmes différemment, et appelle à leur participation accrue à la prévention, à la résolution et à la consolidation de la paix.
C’est, à nouveau, salué comme un tournant.
Entre 2008 et 2019, neuf résolutions complémentaires viennent enrichir ce que l’on appelle désormais l’agenda « Femmes, paix et sécurité ». La résolution 1820 qualifie la violence sexuelle dans les conflits de potentiel crime de guerre.
La résolution 1888 crée un mandat de Représentant spécial du Secrétaire général sur la violence sexuelle dans les conflits. La résolution 1889 met en place des indicateurs de suivi. ONU Femmes voit le jour en 2010, fusionnant plusieurs entités jusque-là dispersées.
Plus de soixante États se dotent de plans d’action nationaux, alors qu’ils n’étaient que quatre au départ.
Voilà pour l’architecture. Elle est imposante. Elle est cohérente. Elle est, sur le papier, à la hauteur de l’ambition initiale.
Et pourtant. Vingt-cinq ans après la résolution 1325, près d’un demi-siècle après la Convention de 1979, le Secrétaire général des Nations unies est venu, en novembre dernier, devant le Conseil de sécurité, dire que ces textes n’avaient pas véritablement changé la vie des femmes et des jeunes filles prises dans les conflits.
Le constat est d’autant plus saisissant qu’il vient de l’institution elle-même. Aux mêmes dates, le monde n’avait jamais compté autant de femmes déplacées, autant de victimes de violences sexistes et sexuelles, autant de mères et de filles vivant dans des zones de conflit.
La Convention de 1979 a été ratifiée presque universellement, mais plus d’un tiers des États parties l’ont assortie de réserves qui en limitent la portée.
Aux tables de négociation où s’écrivent les paix, la présence des femmes demeure marginale. Notre continent, l’Afrique, en a payé un prix qui se mesure en vies, et que nul rapport ne saurait restituer dans son ampleur.
Voilà le constat. Je le pose sans pathos, parce que les chiffres parlent assez d’eux-mêmes, et parce que vous les connaissez mieux que moi.
Comment expliquer cet écart, entre une architecture juridique aussi étoffée et des effets aussi limités ?
Les résolutions du Conseil de sécurité relatives aux femmes n’ont pas été adoptées au titre du chapitre VII de la Charte, ce qui les prive de tout mécanisme contraignant.
Les réserves apportées à la Convention de 1979 ont vidé certains de ses articles essentiels d’une part de leur substance.
Les financements alloués à cet agenda sont demeurés une fraction infime des budgets consacrés à la paix et à la sécurité. Et le multilatéralisme lui-même, qui portait l’espérance de ces textes, traverse aujourd’hui une période d’érosion qui rend leur application plus difficile encore.
À ces raisons institutionnelles s’ajoute une raison plus diffuse, mais peut-être plus déterminante.
Ces textes ont souvent été perçus, dans les capitales comme dans les chancelleries, comme concernant un domaine spécialisé, traité par des départements spécialisés, plaidé par des voix spécialisées.
On en a fait une affaire sectorielle, alors qu’elle relève en réalité de l’organisation profonde de nos sociétés.
Tant qu’elle restera traitée comme une affaire à part, elle continuera de produire des résultats à part : importants pour celles qui s’y consacrent, marginaux pour ceux qui en décident.
C’est ici, mesdames, que votre rôle me paraît singulier, et que la responsabilité du continent africain prend tout son sens.
L’Afrique, terre de souffrance pour tant de ses filles dans les conflits récents, est aussi terre de sagesse en matière de médiation.
Nos traditions, depuis les conseils des aînées jusqu’aux palabres sous les arbres anciens, depuis les Mama Yoko qui apaisaient les querelles entre villages jusqu’aux mouvements contemporains qui ont contribué à arrêter des guerres au Liberia ou en Sierra Leone, témoignent d’une expérience de la paix qui n’a pas attendu les Nations unies pour exister.
Cette mémoire-là est notre patrimoine commun. Elle est, à certains égards, plus ancienne et plus enracinée que la résolution 1325. Et c’est elle, je crois, qui peut aujourd’hui devenir le levier d’un renouveau.
Que ce Cinquième Sommet inaugure un Pacte Spirituel de solidarité reliant les femmes d’Afrique, du continent comme de la diaspora, aux femmes du monde, et associant à ce mouvement tous celles et ceux qui voudront en porter l’esprit.
Un réseau permanent, horizontal, fraternel, qui veillerait ensemble lorsqu’une situation de crise menace les droits des femmes quelque part sur la planète, qui partagerait les expériences réussies de médiation et de plaidoyer, qui mobiliserait un fonds modeste de solidarité d’urgence pour intervenir là où les mécanismes officiels arrivent trop tard, et qui publierait chaque année un rapport indépendant sur l’état d’application des engagements internationaux, vu depuis le terrain.
Une telle initiative ne demande ni traité ni convention. Elle ne demande pas l’autorisation des grandes puissances. Elle demande seulement votre décision et votre engagement. Elle s’inscrirait dans la continuité du Sommet de l’Africanité, dont la vocation est précisément de tisser, par-dessus les frontières et les océans, des liens fraternels qui peinent toujours à être créer.
Et elle offrirait à l’Afrique l’occasion d’apporter au monde, pour une fois, non pas une demande mais une proposition, non pas une plainte mais une initiative, non pas une attente mais un résultat.



