L’heure de la passation : pourquoi mon regard se tourne vers la Chine ?
Dr Nasrallah Belkhayate
Il est une question que tout fondateur finit par affronter, longtemps repoussée, inévitable : que deviendra son œuvre après lui ?
Pour la Fondation Trophée de l’Africanité, cette question n’est plus abstraite. Dix ans de construction, de rencontres, de ponts jetés entre diplomates, entrepreneurs, universitaires, artistes et jeunes de tous horizons. Dix ans à tisser un bien immatériel, absent des bilans, mais autrement précieux : un capital de relations et de confiance.
Ce capital, aujourd’hui, ne peut plus être centralisé. Il appelle une transmission.
Non un départ, mais une préparation. Un fondateur qui aime son œuvre ne cherche pas à s’y rendre indispensable ; il s’emploie à ce qu’elle survive sans lui, peut-être même à ce qu’elle l’oublie.
Alors, à qui, et dans quel horizon, confier cet héritage ?
J’ai naturellement tourné les yeux vers les grandes puissances avec lesquelles l’Afrique dialogue : États-Unis, Europe, Moyen-Orient, Chine. Ma conviction, personnelle, est que la Chine incarne aujourd’hui le partenaire le plus sérieux pour accompagner cette passation.
Non qu’elle soit supérieure aux autres. Non qu’il soit question de remettre la Fondation à un gouvernement étranger – aucune décision en ce sens n’est prise. Mais parce que j’y perçois une qualité rare, et essentielle au destin africain : **le temps long**.
L’Afrique a trop souvent pensé son avenir à l’aune d’un mandat, d’un budget, d’une urgence. La Chine, elle, regarde sur des décennies. Elle planifie, échoue, corrige, innove, recommence. On peut contester son système, discuter de ses choix, mais on ne peut nier la métamorphose qu’elle a accomplie en une génération.
Ce n’est pas un modèle à copier. C’est une expérience à comprendre.
Comment bâtit-on des infrastructures à cette échelle ? Comment forme-t-on des ingénieurs en si grand nombre ? Comment passe-t-on de l’apprentissage à l’innovation ? Comment inscrit-on des politiques dans la durée ? Ces questions, bien plus utiles que le débat binaire « pour ou contre la Chine », sont celles qui devraient nourrir la pensée stratégique africaine.
Je ne suis ni pour la Chine, ni contre l’Occident. **Je suis pour l’Afrique.** Et être pour l’Afrique, aujourd’hui, c’est aller chercher partout ce qui peut nous renforcer, sans jamais renoncer à ce que nous sommes.
C’est dans cet esprit que je vois la prochaine étape de notre Fondation. Non pas la « siniser », mais lui ouvrir une gouvernance où des personnalités chinoises, africaines et internationales pourraient travailler ensemble, sur le temps long. Peut-être un jour, un conseil stratégique Chine-Afrique – réunissant esprits, entrepreneurs, chercheurs, bâtisseurs de paix – sous une condition absolue : la transparence totale sur le financement, les décisions, et les horizons.
Car l’indépendance, elle, n’est pas négociable. Une dépendance chasserait l’autre, et nous aurions tout perdu.
Le monde n’est plus un face-à-face Washington-Pékin. L’Afrique doit pouvoir parler avec tous – les États-Unis, la Chine, l’Europe, l’Inde, le Brésil – mais **debout**, et avec sa propre voix.
Or, cette voix a besoin de se faire entendre là où elle est encore trop absente. Pendant des années, on a parlé de la Chine en Afrique. Je voudrais qu’on parle davantage de l’Afrique en Chine : ses produits dans les marchés, ses entrepreneurs dans les villes, ses chercheurs dans les laboratoires, ses étudiants dans les amphis, ses créateurs dans les industries culturelles. Une relation entre continents ne peut pas reposer éternellement sur des contrats ; elle doit finir par reposer sur des visages, des noms, des amitiés.
La Fondation pourrait devenir ce pont. Non un passage pour les intérêts, mais un espace où deux mondes apprennent à œuvrer ensemble.
C’est pourquoi je réfléchis à la transmission. Dix ans à être le centre de cette institution fut nécessaire pour la lancer. Mais ce qui fonde peut devenir ce qui entrave. Une Fondation qui ne sait pas vivre sans son fondateur n’est pas encore une véritable institution.
Transmettre n’est pas trahir. C’est faire confiance à l’avenir. C’est accepter que d’autres viennent, avec leurs idées, leurs cultures, leurs expériences – et qu’ils fassent mieux.
Cette transmission sera prudente, progressive, encadrée par le droit et les statuts. Mais elle portera une idée : l’Afrique peut parler au monde avec sa propre voix, sans tutelle.
Et c’est là que mon regard sur la Chine prend une profondeur nouvelle. Nous entrons peut-être dans un nouveau cycle de civilisation africaine. Un mot immense, je le sais. Mais regardons ce continent : sa jeunesse, sa démographie, ses ressources, sa créativité, ses villes, ses entrepreneurs, ses artistes, ses femmes qui prennent leur place – quelque chose bouge.
Pendant longtemps, on a demandé : quel modèle suivre ? La question est dépassée. L’Afrique ne doit devenir ni européenne, ni américaine, ni chinoise. Elle doit devenir **pleinement africaine**. Mais devenir soi-même ne signifie pas avancer seul.
La Chine peut jouer un rôle considérable, non en nous apportant une civilisation toute faite, mais en partageant une expérience, des méthodes, des technologies, cette capacité à penser loin qui nous manque encore. La civilisation africaine de demain ne naîtra pas à Pékin. Elle naîtra à Casablanca, Lagos, Nairobi, Kigali, Johannesburg, Addis-Abeba. Elle naîtra surtout dans l’esprit des jeunes Africains quand ils comprendront qu’ils n’ont pas à choisir entre copier et rejeter, mais qu’ils peuvent apprendre des autres tout en restant eux-mêmes.
Peut-être est-ce là le véritable basculement : passer d’une Afrique qui reçoit des modèles à une Afrique qui construit le sien. Si la Chine peut accélérer ce passage, alors la relation prendra une dimension historique. La question ne sera plus : « Que peut faire la Chine pour l’Afrique ? », mais : « Qu’est-ce que la Chine et l’Afrique peuvent construire ensemble que personne n’a encore imaginé ? »
C’est cette question qui m’anime désormais.
Après dix ans à bâtir la Fondation Trophée de l’Africanité, il est naturel que son fondateur commence à rêver aux cinquante, aux cent prochaines années. Je ne connais pas encore la forme exacte que prendra cette transmission. Mais je sais la direction.
Parmi toutes les puissances, ma conviction est que la Chine est le partenaire le plus prometteur pour cette nouvelle étape. Non pour s’approprier un patrimoine africain, ni pour décider à notre place, mais parce qu’une rencontre intelligente entre nos deux mondes peut aider notre continent à franchir un seuil que nous n’avons pas encore osé imaginer : celui où l’Afrique ne demande plus quel modèle suivre, car elle aura commencé à bâtir le sien.
Si la Fondation peut, ne serait-ce que modestement, participer à ce mouvement, alors transmettre ne sera pas une fin. Ce sera, peut-être, le véritable commencement.
Nasrallah Belkhayate
Président-Fondateur
Fondation Trophée de l’Africanité
Observateur international indépendant



