Pendant longtemps, nous avons parlé de la diaspora africaine en pensant à l’argent qu’elle envoyait au pays. C’était logique. Ces transferts font vivre des familles, financent des études, des logements, parfois de petites entreprises.
Mais nous avons peut-être regardé la mauvaise richesse.
La véritable richesse de la diaspora n’est pas seulement son argent. C’est ce qu’elle a appris.
Des milliers d’Africains travaillent aujourd’hui dans des universités, des laboratoires, des hôpitaux, des banques et des entreprises technologiques à travers le monde. Certains connaissent l’intelligence artificielle, d’autres la robotique, la cybersécurité, les biotechnologies, l’agriculture de précision ou les nouvelles énergies.
Ils connaissent surtout des méthodes, des réseaux et des environnements que beaucoup de jeunes Africains n’ont pas encore la possibilité de fréquenter.
Pourquoi ne pas organiser cette force ?
Nous avons longtemps appelé cela la fuite des cerveaux. L’expression elle-même mérite d’être revue. Un ingénieur sénégalais installé au Canada n’est pas forcément perdu pour le Sénégal. Une chercheuse marocaine travaillant en Allemagne n’est pas perdue pour le Maroc. Un entrepreneur ivoirien installé aux États-Unis n’est pas perdu pour la Côte d’Ivoire.
Ils sont perdus seulement si nous coupons le lien avec eux.
Et nous n’avons même plus besoin de leur demander de rentrer.
C’est peut-être là que notre manière de penser doit changer.
Avec les outils numériques, un professeur vivant à Boston peut accompagner des étudiants à Dakar. Un ingénieur installé à Shanghai peut conseiller une entreprise à Casablanca. Une chercheuse travaillant à Paris peut participer à un programme scientifique à Abidjan.
La distance n’est plus le véritable problème.
Le problème, c’est l’organisation.
Chaque pays africain devrait savoir où se trouvent ses scientifiques, ses ingénieurs, ses entrepreneurs et ses spécialistes des technologies de pointe.
Pas pour constituer un nouvel annuaire que personne ne consultera.
Pour les mettre en relation avec des besoins précis.
Une université cherche un spécialiste de l’intelligence artificielle ? On le trouve dans la diaspora.
Une jeune entreprise veut développer une technologie agricole ? On lui présente un ingénieur capable de l’accompagner.
Un laboratoire africain cherche un partenariat international ? Un chercheur de la diaspora peut ouvrir une porte.
Une administration veut moderniser un service public ? Des spécialistes africains travaillant ailleurs ont peut-être déjà participé à ce type de transformation.
Il faudrait simplement organiser la rencontre.
Je crois que l’Afrique pourrait créer un grand réseau de sa diaspora scientifique et technologique.
L’engagement serait volontaire. Quelques heures par mois pourraient suffire.
On ne demanderait pas aux gens de quitter leur travail ou leur pays d’accueil. On leur demanderait simplement de transmettre une partie de ce qu’ils savent.
Et chaque participation devrait produire quelque chose de concret : un étudiant accompagné, une entreprise conseillée, une technologie adaptée, un laboratoire connecté, une formation organisée.
Il y a également une autre richesse que nous négligeons.
Un Africain travaillant en Chine comprend quelque chose de la Chine. Celui qui travaille aux États-Unis comprend quelque chose de l’Amérique. Celui qui vit en Europe connaît les institutions européennes, leurs entreprises et leurs méthodes.
Imaginez maintenant que ces expériences communiquent entre elles.
Nous obtiendrions un réseau africain présent au cœur de plusieurs grandes puissances technologiques mondiales.
C’est considérable.
L’Afrique n’a d’ailleurs pas besoin de reproduire la Silicon Valley ou Shenzhen. Elle doit résoudre ses propres problèmes.
L’agriculteur africain n’attend pas nécessairement la technologie la plus spectaculaire. Il attend celle qui lui permettra de mieux produire.
Le médecin isolé attend celle qui lui permettra de mieux diagnostiquer.
L’étudiant attend celle qui lui permettra d’apprendre.
La petite entreprise attend celle qui lui permettra de vendre, de financer son activité ou de conquérir un marché.
C’est ici que la diaspora peut jouer un rôle historique : prendre ce qu’elle apprend dans le monde et aider à l’adapter aux réalités africaines.
Nous devrions donc arrêter de demander à nos cerveaux :
« Quand allez-vous rentrer ? »
Demandons-leur plutôt :
« Qu’avez-vous appris que vous pourriez transmettre ? »
Ce changement paraît modeste.
Il pourrait pourtant changer beaucoup de choses.
Car l’Afrique possède déjà une partie des compétences qu’elle cherche.
Elles sont simplement dispersées dans le monde.
Notre travail consiste maintenant à les reconnecter.
La prochaine révolution technologique africaine ne commencera peut-être pas par le retour de sa diaspora. Elle commencera par sa reconnexion.
Nasrallah Belkhayate
Observateur international indépendant



