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Ces héros marocains qui font l’histoire et que l’Espagne oublie

Nasrallah Belkhayate

Il existe une histoire entre le Maroc et l’Espagne que nous connaissons mal des deux côtés du détroit.

Elle commence bien avant les débats actuels sur l’immigration.

En juillet 1936, l’Espagne se déchire. Une partie de l’armée se soulève contre la République. Le coup d’État devait être rapide. Il échoue à prendre immédiatement le contrôle du pays et se transforme en guerre civile.

Francisco Franco comprend alors qu’il possède un avantage décisif de l’autre côté du détroit : l’Armée d’Afrique stationnée dans le nord du Maroc, alors sous protectorat espagnol.

Dans cette armée se trouvent la Légion espagnole mais aussi les Regulares, dont une grande partie des soldats sont marocains.

Ces hommes vont traverser le détroit.

Ils vont combattre en Andalousie, en Estrémadure, sur la route de Madrid et sur plusieurs des fronts les plus difficiles de la guerre.

Au total, les historiens estiment que plus de 60 000 Marocains servirent dans les forces franquistes pendant le conflit. Certaines estimations sont plus élevées et approchent les 70 000.

Il faut cependant raconter cette histoire sans la transformer.

Ces Marocains n’étaient pas tous franquistes. Ils ne partaient pas défendre une idéologie qu’ils auraient collectivement choisie.

Beaucoup venaient de familles pauvres du nord du Maroc. La solde militaire représentait une ressource importante. Certains étaient volontaires. D’autres évoluaient dans les rapports de domination et les contraintes d’un système colonial.

Ils furent surtout les hommes d’une époque qui ne leur demandait pas toujours leur avis.

Mais militairement, leur présence compta.

Lorsque le soulèvement de 1936 menace de s’enliser, les forces venues du Maroc donnent aux insurgés des combattants expérimentés et immédiatement disponibles. L’aide aérienne de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste permet notamment leur transfert vers la péninsule.

Sans l’Armée d’Afrique, les premières semaines de la guerre auraient probablement été très différentes.

Cela ne signifie pas que les Marocains ont gagné seuls la guerre de Franco. Ce serait faux. La guerre dura près de trois ans. Des forces espagnoles considérables combattirent dans les deux camps et plusieurs puissances étrangères intervinrent.

Mais on ne peut pas raconter sérieusement la victoire franquiste sans raconter le rôle de l’Armée d’Afrique et de ses soldats marocains.

Beaucoup furent blessés.

Beaucoup moururent.

Puis l’Histoire passa.

Franco resta au pouvoir jusqu’en 1975. L’Espagne devint ensuite une démocratie moderne, entra dans l’Europe et connut une transformation économique remarquable.

Et les Marocains revinrent dans l’histoire espagnole.

Cette fois, sans fusil.

Avec leurs bras, leurs métiers, leurs familles et leurs rêves.

Des générations de Marocains se sont installées en Espagne. Elles ont travaillé dans l’agriculture, le bâtiment, les transports, l’hôtellerie, la restauration, le commerce et les services. Avec le temps sont venus aussi des entrepreneurs, des médecins, des ingénieurs, des universitaires, des sportifs, des artistes.

Ils ont récolté les fruits et les légumes que l’Espagne exporte vers l’Europe.

Ils ont construit des maisons.

Ils ont créé des entreprises.

Ils ont payé des impôts et des cotisations sociales.

Leurs enfants sont nés en Espagne. Ils parlent espagnol, parfois catalan, et beaucoup vivent naturellement avec plusieurs appartenances culturelles.

C’est là que notre regard sur l’immigration doit peut-être changer.

Un immigré n’est pas seulement quelqu’un qui arrive.

Il peut devenir quelqu’un qui construit.

Cela ne signifie pas qu’il faille nier les problèmes liés à l’immigration irrégulière. Une politique migratoire responsable doit contrôler les frontières, combattre les réseaux criminels, organiser les voies légales d’immigration et demander à chacun de respecter les lois du pays dans lequel il vit.

Mais contrôler une frontière ne doit jamais conduire à effacer une mémoire.

Lorsque l’on réduit aujourd’hui toute la relation entre le Maroc et l’Espagne aux embarcations clandestines, aux frontières ou aux faits divers, on oublie une partie immense de notre histoire commune.

On oublie le soldat marocain de 1936.

On oublie l’ouvrier agricole d’Andalousie.

On oublie le maçon.

Le chauffeur.

L’entrepreneur.

Le médecin.

L’étudiant.

Et l’enfant né aujourd’hui à Madrid, Barcelone, Malaga ou Valence qui grandira espagnol tout en conservant quelque chose de la mémoire marocaine de sa famille.

Mais notre histoire commune ne commence même pas en 1936.

Elle remonte beaucoup plus loin.

Il suffit de marcher dans Cordoue, Grenade ou Séville pour comprendre qu’avant les passeports, avant les postes-frontières et avant nos États modernes, les deux rives du détroit avaient déjà partagé une partie de leur histoire.

L’héritage d’Al-Andalus appartient aujourd’hui à l’histoire espagnole. Mais une partie de cette mémoire a également traversé le détroit.

Après les différentes vagues de départs de musulmans et de juifs de la péninsule Ibérique, notamment à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne, des familles andalouses se sont installées au Maroc.

Elles ont apporté avec elles leurs traditions, leur musique, leur artisanat, leur architecture, leur cuisine, leur savoir et leur manière de vivre.

Cette mémoire existe encore.

On l’entend dans la musique arabo-andalouse de Fès, Tétouan, Rabat ou Chefchaouen.

On la retrouve dans certaines médinas.

Dans des familles.

Dans des mots.

Dans des recettes.

Dans des gestes transmis sans même que l’on sache toujours d’où ils viennent.

Voilà peut-être ce que nous oublions lorsque les relations entre le Maroc et l’Espagne traversent une crise.

Nous parlons comme deux pays étrangers.

Nous ne le sommes jamais complètement.

Nos deux royaumes sont aujourd’hui souverains, différents, avec leurs intérêts, leurs frontières et parfois leurs désaccords.

Mais entre le Royaume du Maroc et le Royaume d’Espagne existe quelque chose qu’aucun traité diplomatique ne peut fabriquer : une profondeur historique humaine et culturelle.

Al-Andalus ne doit pas être utilisé pour revendiquer le passé.

Il doit servir à comprendre le présent.

Il nous rappelle qu’une civilisation peut naître de la circulation des hommes, des langues, des connaissances et des cultures.

Puis vinrent les guerres.

Puis les soldats marocains de 1936.

Puis les travailleurs marocains.

Puis leurs enfants.

Et demain viendra une nouvelle génération qui regardera peut-être le détroit autrement.

Quatorze kilomètres de mer séparent nos deux terres à leur point le plus proche.

Mais plus de mille ans d’histoire les relient.

Alors oui, parlons d’immigration.

Parlons de sécurité.

Parlons des frontières.

Parlons de nos désaccords lorsqu’ils existent.

Mais souvenons-nous aussi de ce qui nous unit.

Des soldats marocains ont participé à l’Histoire espagnole. Des immigrés marocains participent aujourd’hui à son économie et à sa société. Et bien avant eux, l’héritage andalou avait déjà construit un pont entre nos deux peuples.

Ce pont appartient désormais aux deux rives.

Et peut-être que la responsabilité de nos deux royaumes n’est pas seulement de le préserver.

Elle est d’apprendre à nouveau à le traverser ensemble.

 

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