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Guinée : une Constitution pour rassembler, une parole pour bâtir

Analyse de NB – du discours de Mohamed Naby Sylla sur le Projet de Nouvelle Constitution

Le discours prononcé par l’Honorable Mohamed Naby Sylla à propos du Projet de Nouvelle Constitution de la République de Guinée s’inscrit dans un moment historique pour le pays, mais aussi dans une écriture politique marquée par une forte densité symbolique. Il ne s’agit pas d’une simple allocution de circonstance : ce texte témoigne d’un changement de cap républicain, d’une volonté assumée de refondation nationale, et d’une reconnaissance profonde du rôle de la diaspora dans l’avenir constitutionnel du pays.

Dès les premières phrases, le ton est solennel, presque sacré. L’orateur ancre son message dans la gratitude spirituelle, en remerciant d’abord Allah, « le Très Miséricordieux », pour la santé, l’inspiration et l’énergie nécessaires à l’accomplissement de cette mission. Ce geste n’est pas anodin dans le contexte guinéen : il rappelle que la spiritualité reste une source de légitimité morale pour nombre de leaders africains. Cette invocation initiale confère au message une tonalité de recueillement, de responsabilité, presque de sacerdoce. Elle introduit aussi une rhétorique de la verticalité éthique : l’engagement de l’orateur dépasse l’intérêt personnel ou partisan pour se hisser à la hauteur d’un devoir envers Dieu, la nation, et l’histoire.

La transition vers l’hommage rendu au Chef de l’État, le Général Mamadi Doumbouya, s’opère avec élégance, sans flatterie excessive, mais avec un respect appuyé. En qualifiant le Président de la République de porteur d’une « vision éclairée », d’un « leadership courageux » et d’un « engagement indéfectible en faveur de la paix, de la stabilité et du renouveau démocratique », Mohamed Naby Sylla insiste sur les trois piliers du nouveau pacte national : la paix, la stabilité et la refondation. Ce n’est pas un compliment, c’est un cadrage stratégique. Le Président est ainsi placé comme l’initiateur d’un cycle nouveau, porteur d’une dynamique historique qui dépasse les clivages passés. Le propos prend ici une dimension pédagogique et fédératrice : il invite le peuple à voir dans ce moment non une transition politique parmi tant d’autres, mais une renaissance démocratique.

Mais c’est sans doute dans la reconnaissance explicite du rôle de la diaspora guinéenne que ce discours acquiert sa plus grande portée. Trop souvent oubliés, les Guinéens de l’étranger sont ici qualifiés de « cinquième région naturelle de la Guinée », formule forte, inédite, et surtout symboliquement réparatrice. Cette désignation n’est pas qu’un mot. Elle s’accompagne d’un acquis constitutionnel concret : la possibilité, pour les Guinéens établis hors du territoire national, de désigner leurs propres députés à la future Assemblée nationale. Il s’agit d’un moment fondateur. Pour la première fois, la diaspora n’est plus simplement convoquée lors des crises ou des campagnes. Elle est désormais institutionnellement reconnue comme une composante souveraine de la nation. C’est une avancée majeure pour la démocratie guinéenne, et un exemple à méditer pour d’autres pays africains encore enfermés dans une logique territoriale étroite.

Dans cette même volonté d’ouvrir un nouveau chapitre constitutionnel, certaines réformes marquent une rupture nette avec le passé républicain. Le mandat présidentiel est désormais porté à 7 ans, contre 5 auparavant, introduisant une nouvelle temporalité politique qui pourrait renforcer la stabilité, mais qui suscite aussi des interrogations sur l’équilibre institutionnel à long terme.

D’autres ajustements traduisent une volonté d’ouverture vers les réalités contemporaines : ainsi, l’obligation pour les candidats de renoncer à leur double nationalité est supprimée, un geste symboliquement fort envers la diaspora et les élites internationales, qui permettra de mobiliser les compétences mondiales au service de la nation.

Cela dit, certaines dispositions méritent d’être abordées avec attention et esprit de dialogue. Ainsi, la suppression du débat télévisé entre les candidats, bien qu’elle puisse répondre à des considérations d’ordre pratique ou éthique, risque de priver les citoyens d’un moment précieux de confrontation publique des visions présidentielles. De même, l’abandon de la publication de la déclaration de biens du président au Journal Officiel, bien qu’inscrit dans une nouvelle logique de gouvernance, pourrait susciter des interrogations quant à la lisibilité des engagements en matière d’éthique publique.

Ces ajustements, qui s’insèrent dans une volonté globale de refondation, gagneraient à être éclairés par un dialogue national serein, à la hauteur de la confiance que le peuple accorde à cette transition. Car toute constitution, pour être pleinement porteuse d’avenir, ne peut se limiter à assurer la stabilité : elle se doit aussi d’incarner une exigence de transparence, de responsabilité partagée et de juste équilibre des pouvoirs.

L’Honorable Sylla, en tant que membre du Conseil National de la Transition (CNT), valorise également le travail collectif qui a présidé à l’élaboration du projet constitutionnel. Il insiste sur le caractère « collectif, inclusif et patriotique » du processus. En cela, il oppose à la figure classique de la constitution imposée d’en haut, une vision d’élaboration partagée, de co-construction nationale. Ce n’est pas une constitution « pour le peuple », mais une constitution « du peuple ». Il met ainsi en lumière une dynamique participative et consultative qui a impliqué les forces vives du pays, y compris à l’extérieur des frontières.

Cette approche contraste fortement avec les précédents historiques guinéens, où les textes fondamentaux ont souvent été rédigés en huis clos, sans ancrage dans la société réelle. En rompant avec cette tradition de verticalité autoritaire, ce projet s’inscrit dans une logique de refondation légitime, articulée autour des réalités culturelles, linguistiques et identitaires du pays. Il ne s’agit pas seulement de réécrire un texte juridique, mais de réconcilier un peuple avec ses institutions.

L’appel final à voter massivement « OUI » lors du référendum du 21 septembre 2025 parachève cette volonté de faire du citoyen un acteur à part entière. En recourant à un langage inclusif et apaisant – « ensemble, poursuivons cette dynamique… pour le bien-être de toutes les générations présentes et futures » – Mohamed Naby Sylla cherche à unir et non à diviser. Il fait du référendum un acte de souveraineté populaire, un moment d’appropriation démocratique et de projection collective.

Le choix de clôturer son propos par une bénédiction pour la Guinée et tous ses enfants – « Que Dieu bénisse la Guinée et tous ses enfants, où qu’ils soient, amen » – boucle la boucle avec la spiritualité initiale. Ce rappel final unit les croyants, les citoyens, les exilés, les jeunes, les anciens. Il forme une prière républicaine, un vœu de cohésion nationale sous l’égide divine, mais aussi sous la responsabilité des hommes.

D’un point de vue stylistique, le discours est dépouillé, sincère, accessible. Il ne cherche pas à impressionner, mais à rassembler. Il parle au cœur tout autant qu’à la conscience. Il se lit comme un testament politique adressé à la jeunesse, à la diaspora, aux sceptiques, aux convaincus, à ceux qui doutent, et à ceux qui espèrent.

On l’aura compris, ce discours de Mohamed Naby Sylla est un acte politique fort et maîtrisé, porteur de valeurs claires : justice, inclusion, refondation, souveraineté, foi, unité. Il élève le débat constitutionnel au rang d’un projet collectif et spirituel, inscrit dans le temps long de la nation. Il donne au texte constitutionnel une âme, une voix, une mémoire.

C’est à ce titre que je salue, au nom de la Fondation Trophée de l’Africanité, cette prise de parole rare. Elle redonne à la parole publique son poids, à la diaspora sa dignité, et à la Guinée son droit d’espérer.

Nasrallah Belkhayate
Président de la Fondation Trophée de l’Africanité

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