Maputo vingt ans après : ce que le droit ne dit pas aux femmes africaines
Analyse de Nasrallah Belkhayate, Président-Fondateur de la Fondation Trophée de l'Africanité

Je ne suis ni juriste, ni militant d’une idéologie importée. Je suis un homme qui a grandi au Sénégal, qui a vu des femmes africaines porter le monde sur leurs têtes — au sens propre comme au sens figuré — et qui a fondé une institution pour dire à ces femmes : votre dignité n’attend pas la signature d’un État.
C’est depuis cette posture que je lis le Protocole de Maputo. Non pour le discuter, mais pour lui proposer de grandir.
La question que je pose n’est pas rhétorique. Elle est la mesure exacte de l’écart entre ce que nous signons dans les capitales et ce que vivent les femmes dans les villages, les bidonvilles, les zones de conflit et les foyers silencieux où la violence ne fait jamais la une.
Le Protocole de Maputo est-il un instrument de libération de la femme africaine, ou un texte de droit international bien rédigé mais structurellement incapable d’atteindre la femme que l’Afrique oublie chaque matin ?
Il faut être juste avant d’être critique. Le Protocole de Maputo, adopté en 2003, est historiquement courageux. Il consacre des droits fondamentaux longtemps niés à la femme africaine : droit à la vie, à la dignité, à l’éducation, à la participation politique, à la santé reproductive, à la protection contre les violences.
C’est la première fois que le continent africain se dotait d’un instrument contraignant aussi complet sur les droits des femmes. Mais entre promettre et délivrer, il y a l’Afrique réelle. Et c’est là que le Protocole vacille.
La première faiblesse de ce texte est d’ordre démocratique. Il a été négocié, adopté et ratifié par des gouvernements dont la plupart n’ont jamais consulté les femmes rurales, les femmes peules, les femmes amazighes, les femmes pygmées qu’il prétend protéger.
Une norme imposée d’en haut, sans appropriation communautaire, reste une norme morte. La femme du Sahel n’a pas été à Maputo. On a signé en son nom, sans lui demander son avis. Cette déconnexion originelle explique en grande partie pourquoi, vingt ans après, des pratiques comme les mutilations génitales féminines, le mariage forcé et précoce, et la répudiation unilatérale persistent dans des pays pourtant signataires.
À cette faiblesse fondatrice s’en ajoute une autre, plus politique, qui a abîmé l’édifice de l’intérieur. L’article 14 sur la santé reproductive, qui reconnaît implicitement un droit à l’avortement dans certains cas, a transformé un texte de protection en champ de bataille idéologique.
Des États à majorité musulmane ou chrétienne conservatrice ont émis des réserves massives, voire refusé la ratification, non pas sur l’ensemble du texte, mais à cause de cet article. Ce qu’il faut dire clairement dans les forums : en voulant tout gagner, on a ralenti l’essentiel.
La femme africaine violée qui ne peut pas divorcer, la petite fille mariée de force à treize ans, la veuve dépossédée de ses terres — elles n’attendaient pas l’article 14. Elles attendaient l’article 6, l’article 20, l’article 21. Et ces articles souffrent aujourd’hui de la guerre politique déclenchée par une ambition légitime dans son fond, mais imprudente dans son calendrier.
Le troisième défaut structurel du Protocole est peut-être le plus grave : un droit sans sanction est une prière. Ce texte n’est assorti d’aucun mécanisme contraignant permettant de sanctionner un État qui ne respecte pas ses engagements. Les États soumettent des rapports à la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples — quand ils daignent le faire — et la Commission émet des recommandations que personne n’est obligé de suivre.
En vingt ans, aucun État africain n’a été sérieusement sanctionné pour avoir laissé ses filles se faire exciser, marier de force ou dépossédées de leur héritage. L’impunité institutionnelle est la première ennemie des droits des femmes.
Il faut ensuite nommer une réalité que les juristes évitent avec soin : le Protocole parle aux États, pas aux communautés. Les véritables décisionnaires dans la vie de millions de femmes africaines ne sont pas les ministres.
Ce sont les chefs de village, les conseils de famille, les imams, les prêtres, les chefferies traditionnelles et les mères qui reproduisent ce qu’elles ont elles-mêmes subi. Le Protocole de Maputo ne prévoit aucun mécanisme de dialogue avec ces acteurs communautaires. Il les ignore juridiquement. Or, changer la loi sans changer les mentalités, c’est repeindre une façade dont les murs s’effondrent.
La Fondation Trophée de l’Africanité a compris cette réalité depuis sa création : ce sont les femmes africaines qui font avancer l’Afrique, pas les textes qui parlent d’elles en leur absence.
La non-ratification par neuf pays membres de l’Union Africaine, dont l’Égypte et le Maroc, deux des nations les plus peuplées et les plus influentes du continent, n’est pas un détail de procédure. Elle révèle que le consensus panafricain sur les droits des femmes est encore une fiction juridique.
Tant que des puissances régionales resteront hors du cadre, le Protocole restera un instrument à géométrie variable, applicable aux plus faibles et contournable par les plus influents.
Enfin, la faiblesse la plus silencieuse est peut-être la plus cruelle. Le Protocole protège, en théorie, toutes les femmes africaines. En pratique, ses bénéficiaires effectives sont les femmes urbaines, éduquées, qui ont accès à un avocat, à une ONG, à un tribunal.
La femme rurale, analphabète, sans carte d’identité, sans téléphone, sans connaissance de ses droits — cette femme-là est juridiquement protégée et concrètement abandonnée. La femme africaine de la diaspora, elle, est doublement oubliée : ni pleinement couverte par le Protocole de Maputo, ni toujours protégée par les législations de ses pays d’accueil.
Face à ces failles, il ne suffit pas de déplorer. Les forums doivent porter des solutions claires et courageuses. Il faut d’abord lancer un processus de consultation à la base — imams, prêtres, chefs traditionnels, associations de femmes rurales — pour produire un Protocole révisé dont les dispositions sont comprises, acceptées et relayées par ceux qui ont le pouvoir réel sur la vie des femmes.
Il faut ensuite créer une juridiction africaine dotée de pouvoir contraignant, capable d’examiner les plaintes déposées par des femmes contre leurs États et d’imposer des réparations effectives, car sans sanction, la norme reste un vœu pieux.
Il faut également plaider pour un Protocole à deux vitesses : un socle de droits universellement ratifiés et immédiatement applicables — intégrité physique, héritage, éducation, accès à la justice — et un espace de dialogue ouvert sur les droits les plus contestés, plutôt que de laisser l’ensemble du texte otage des controverses les plus sensibles.
La Fondation Trophée de l’Africanité défend par ailleurs un principe que les diplomates oublient trop souvent : une femme qui ne connaît pas ses droits est une femme dont les droits n’existent pas.
Les États signataires doivent consacrer un budget spécifique à la traduction du Protocole en langues locales, à sa diffusion dans les écoles, les marchés, les mosquées et les églises, et à la formation des magistrats, des gendarmes et des agents de santé.
C’est la condition sine qua non d’une norme vivante. C’est enfin la proposition concrète que je porte depuis ma Fondation : que chaque Sommet de l’Africanité inscrive dans son programme un panel de suivi de l’application du Protocole de Maputo, avec des indicateurs pays par pays, des témoignages de femmes bénéficiaires ou victimes, et des engagements publics des gouvernements présents.
La célébration de l’Africanité doit être inséparable de l’exigence de rendre des comptes.
Le Protocole de Maputo n’est pas un mensonge. C’est une promesse inachevée.
Et en Afrique, les promesses inachevées ne font pas de bruit : elles se taisent dans les corps des femmes qui souffrent sans tribunal, dans les larmes des filles mariées sans consentement, dans l’héritage confisqué des veuves sans recours.
Mon engagement, depuis la Fondation Trophée de l’Africanité, est de dire à voix haute ce que les diplomates murmurent à voix basse : l’Afrique ne sera pas grande tant que ses femmes ne seront pas libres.
Pas libres sur le papier. Libres dans leur corps, dans leur foyer, dans leur vie.
Le Protocole de Maputo doit cesser d’être un trophée que l’on expose dans les chancelleries.
Il doit devenir l’outil de combat quotidien de chaque femme africaine qui se lève avant l’aube pour porter le continent.
Ce jour-là, nous pourrons dire que la Marche Panafricaine de la femme a vraiment commencé.


